On the Record

L’islam en France, « un enjeu social plutôt que religieux »

Justin Vaïsse

Ces dernières semaines, plusieurs histoires ont défrayé la chronique en France : l’annulation puis le rétablissement d’un mariage pour cause de mensonge sur la virginité, l’annulation d’un tournoi intermosquées de basket pour femmes, la condamnation d’un musulman ayant interdit, pendant plusieurs heures, à des médecins hommes de s’occuper de sa femme dont l’accouchement était problématique… Justin Vaisse, chercheur français à la Brookings Institution, remet les pendules à l’heure.

Q – Les récentes histoires rapportées par les médias français sont-elles le symptôme d’un problème d’intégration des musulmans en France ?

R – « À mon sens, le vrai point commun entre ces affaires n’est pas une tension entre islam et laïcité, mais le décalage entre des problèmes locaux, voire intimes, très particuliers et la formidable caisse de résonance médiatique qui en offre une représentation généralisante en terme d’affrontement. Du coup, on perd de vue plusieurs évidences. D’abord, certaines initiatives prises “au nom de l’islam” relèvent soit d’un bricolage personnel, soit de cultures locales (algérienne, marocaine, tunisienne, turque…). Ainsi, l’ingénieur récemment converti qui rejette sa femme parce qu’elle a menti sur sa vie sexuelle passée le fait “au nom de l’islam”, alors même que la tradition islamique ne fait pas de la virginité un critère essentiel et réprouve fermement la mise sur la place publique de cette affaire. Et la juge a statué non pas sur la religion, ce qui aurait en effet été inacceptable, mais sur le mensonge avéré concernant quelque chose d’important (reconnu comme tel par l’épouse) et la perte de la confiance nécessaire à la construction d’une vie conjugale. Bref, le vrai enjeu, si l’on veut vraiment employer de grands mots, ce n’est pas islam contre laïcité, c’est individualisme contre universalisme. »

Q – Quelle autre évidence perd-on de vue, selon vous ?

R – « Le pragmatisme : je connais beaucoup de femmes de toutes religions qui en ont assez des voyeurs à la piscine et qui seraient ravies d’avoir des horaires réservés, ou encore qui préfèrent une gynécologue à un gynécologue. Mais si elles sont musulmanes, alors tout de suite, c’est du communautarisme. Plus important encore, on perd de vue la laïcité : on oublie non seulement qu’elle garantit la liberté de conscience et de culte, mais aussi les mille petits accommodements avec elle – l’Alsace-Moselle où l’État salarie les prêtres, les subventions publiques aux écoles religieuses sous contrat, l’entretien des églises… On en fait une sorte de garantie de la mixité, alors que ça n’a rien à voir. »

Q – Pensez-vous que les histoires rapportées par les médias sont de faux problèmes ?

R – « Je ne dis pas cela. Je constate qu’il existe une crispation autour de l’islam qui veut nous faire croire que la République est comme assiégée. En fait, le plus souvent, il s’agit soit d’exagérations (je me souviens de cette bagarre très banale entre quelques ados, garçons contre filles, à Lyon : c’était tout de suite devenu, dans la presse, une “lapidation parce que les filles ne respectaient par le ramadan”), soit de cas isolés, qui peuvent, à l’occasion, poser de vrais problèmes de fond, comme dans les hôpitaux. Le résultat, c’est que tous les Français maghrébins et noirs, musulmans ou pas, sont stigmatisés, et le cercle vicieux continue, alors qu’une immense majorité a des codes sociaux très banals, semblables à ceux de ses concitoyens. »

Q – Observe-t-on une tendance au repli identitaire de la part de certains musulmans ?

R – « Quelques rares musulmans de France, je pense aux salafistes, se retranchent volontairement dans un cercle très fermé qui rejette la société. Certains immigrants récents se trouvent aussi, par la force des choses, dans des réseaux de sociabilité très étroits, mais ça ne dure pas. Pour le reste, c’est-à-dire presque tous, je ne vois pas de repli identitaire. Certains de mes amis catholiques très pratiquants ne fréquentent presque que des catholiques pratiquants, comme certains juifs français vivent essentiellement au sein de leur communauté. Pour les juifs et les musulmans, reconnaissons cependant que l’antisémitisme et l’islamophobie n’incitent pas à l’ouverture. »

Q – Peut-on parler des musulmans de France comme d’une entité homogène ?

R – « Surtout pas – c’est un abus de langage. Les divisions par pays d’origine ou de référence, par degré de pratique, par classe sociale, etc. sont si profondes qu’il n’existe même pas d’instance nationale consensuelle qui incarnerait cette “communauté”, mis à part le CFCM, quasiment imposé par l’État et strictement limité aux questions de culte. »

Q – Quel a été l’impact, sur la communauté musulmane, de la loi sur le voile ?

R – « Comme il n’y a pas “une communauté”, il n’y a pas eu une seule réaction à la loi de 2004. Beaucoup de Français d’origine musulmane ne s’y opposaient pas, certains y étaient favorables. Une petite majorité, qui s’y opposait, s’est fait une raison, non sans amertume parfois. Le plus important, à mes yeux, c’est que la loi a été massivement respectée. Il y a eu quelques manifestations avant (ce qui est un bon signe d’intégration, après tout : c’est un sport national en France), et très peu de cas de contestation après. C’est ce que j’essaie toujours de rappeler : les musulmans sont des citoyens comme les autres. Leur culture politique est profondément française – et de plus en plus. S’il y avait une guerre entre islam et laïcité en France, on le saurait : il y aurait eu des émeutes lors du vote de cette loi ou de la publication des caricatures. Mais non, les émeutes, c’est quand un policier tue “un jeune”, qu’il soit musulman, chrétien, animiste, agnostique ou athée, dans une cité. C’est là le vrai enjeu : il est social, pas religieux ni même vraiment culturel. »

Propos recueillis
par Émilie Sueur