Op-Ed

Le Conseil français du culte musulman, c’est mieux que rien

Jonathan Laurence and Justin Vaïsse

Un concert de critiques unanime, il ne se trouve personne pour défendre le Conseil français du culte musulman (CFCM) qui doit être renouvelé le 8 juin. Ni dans ses rangs, ni dans la presse, ni dans le monde politique. Le CFCM, mis sur pied en 2003 après quatorze ans de tentatives infructueuses, de gauche comme de droite, aurait tous les torts : inefficace, paralysé par les luttes internes, incapable de représenter les musulmans de France dans leur diversité. De surcroît sous la coupe des gouvernements étrangers et sous la coupe du gouvernement français.

Le pire, c’est que ces critiques ont souvent raison. Mais elles ne parviennent ni à prendre du recul historique, ni à mesurer l’ampleur des défis, ni à reconnaître ce qui a été accompli malgré tout. S’il en était besoin, une comparaison avec nos voisins européens montre que le CFCM, sans être la panacée, ne mérite pas d’être voué aux gémonies. Sa disparition ou son implosion laisseraient un vide beaucoup plus dommageable. Parmi les critiques les moins justifiées figure celle du manque de représentativité. Le Conseil, lit-on, souffre de ne refléter que ceux qui fréquentent une mosquée et non “toutes les personnes de culture musulmane”. Mais c’est l’inverse qui serait choquant. Si son mandat n’était pas limité aux affaires de culte, son existence serait contraire aux principes républicains et ferait le jeu du communautarisme. Libre à ceux qui veulent représenter et défendre “tous les musulmans” de créer des associations, voire des partis.

C’est d’ailleurs l’angle mort de bien des contempteurs du CFCM : la sous-estimation des divisions profondes chez les musulmans de France, lesquels ne forment une “communauté” que virtuelle. Personne ne prétendait, en 2003, que ces divisions allaient disparaître du jour au lendemain. Mais sur le plan symbolique, mettre l’islam sur un plan d’égalité avec les autres religions – même si l’exercice a relevé davantage de l’interventionnisme bonapartiste que de la stricte laïcité – a permis de démontrer que la République ne méconnaissait aucun culte. Bien sûr, il a fallu pour cela se livrer à des manoeuvres d’équilibrisme politique entre tendances, entre grandes fédérations et nationalités de référence, pour aboutir à un mode de scrutin baroque qui prend en compte le nombre de mètres carrés de chaque mosquée.

Il n’en reste pas moins que ce système est relativement démocratique, comparé à d’autres religions ; qu’une forte majorité des lieux de prière se sont inscrits en 2003 et 2005 ; et que la participation a été de 85 % aux dernières élections. On peut certainement améliorer l’actuel mode de scrutin indirect, mais si c’est pour aboutir à une scission, ce serait un retour en arrière.

Le CFCM n’a rien fait ? C’est vrai qu’il a été paralysé par les divisions et les combats de personnalités qui avaient rendu sa création si difficile. Reconnaissons toutefois que ses rares accomplissements concrets – comme la nomination d’aumôniers en chef pour les armées et les prisons – ont parfois été complétés par le rôle local de certains conseils régionaux du culte musulman. Celui de Rhône-Alpes est souvent cité, à juste titre, pour la façon dont il a permis d’avancer sur la question de l’abattage rituel lors de la fête de l’Aïd ou des carrés musulmans dans les cimetières.

Certains voient dans l’ingérence de l’Algérie et du Maroc, symbolisée par les contacts de Michèle Alliot-Marie et même de l’Elysée avec ces pays, le plus grand échec du CFCM qui était censé faire advenir un “islam de France” plutôt qu’un “islam en France”.

La situation est, certes, loin d’être idéale. Mais que de chemin parcouru depuis que la France sous-traitait la gestion de l’islam à d’autres pays, jusque dans les années 1980 ! Et avec au moins 2 millions d’étrangers de confession musulmane sur 5 millions de musulmans potentiels en France, et des centaines de milliers de citoyens issus d’une immigration récente, comment imaginer une coupure radicale avec les pratiques du passé ? Seuls le temps et les avancées sur les chantiers concrets permettront de distendre vraiment les liens avec Alger et Rabat, qui seront en revanche certains de gagner en importance si le CFCM disparaît.

Si l’on veut prendre la mesure des enjeux, il n’est que d’observer la situation chez nos voisins, où les processus de consultation des musulmans sont inexistants ou en crise. En Italie, le nouveau ministre de l’intérieur (Ligue du Nord) veut écarter une des fédérations les plus importantes de la Consulta Islamica pour des raisons politiques. En Allemagne, l’insistance de la Deutsche Islamkonferenz sur la lutte contre le terrorisme et sur des “valeurs communes allemandes” mal définies risque d’aliéner une partie des participants. Les tentatives de consultation institutionnalisée n’ont toujours pas abouti en Grande-Bretagne, en Suède ni au Danemark. En Belgique, la solution à la crise de l’exécutif musulman passe, pour certains, par l’adoption d’un système d’élections indirectes à la française.

Le processus français a au moins le mérite d’avoir réuni la vaste majorité des tendances et nationalités d’origine autour d’un ordre du jour qui se limite à l’exercice du culte, conformément à la laïcité, et d’offrir un canal de communication utile. Qu’il soit fragile et peu efficace est une évidence, mais jeter le bébé avec l’eau du bain marquerait un recul pour la République comme pour l’islam de France.