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Kenyan workers prepare men's underwear at the Hela intimates export processing zone (EPZ) limited factory in Athi River, near Nairobi, Kenya, July 27, 2017. Picture taken July 27, 2017. REUTERS/Thomas Mukoya - RC184951F090
Africa in focus

Vers quelle transformation structurelle en Afrique?

Jaime de Melo
Editor's Note:

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L’Afrique subsaharienne a renoué avec la croissance. Pour poursuivre sa transformation structurelle nonobstant le faible tissu industriel et les côuts élevés de sa main d’œuvre, l’adoption de politiques visant  à faciliter l’entrepreneuriat dans les secteurs de services prometteurs est crucial. Ces politiques devraient aider à confronter le défi d’absorber les millions de jeunes qui vont entrer dans le marché du travail. 

Après plus de trois décennies de déclin post-indépendance, la majeure partie de l’Afrique subsaharienne (ASS) a retrouvé le chemin de la croissance. Cependant, quelques nuages subsistent à l’horizon : au niveau macro, la désindustrialisation du continent intervenue dans les années 1970 et 1980 ne s’est pas inversée, tandis que l’ajustement structurel a semblé fonctionner à l’envers, ne parvenant pas à orienter les ressources vers des utilisations productives et les concentrant plutôt sur des secteurs à croissance lente. L’Afrique peut-elle encore exploiter son avantage comparatif latent dans les industries légères à forte intensité en main-d’œuvre pour tirer parti de la délocalisation de deuxième génération ? Un numéro spécial de la Revue d’Economie du Développement réunit des contributions récentes sur l’analyse de la transformation structurelle et les entraves à l’industrialisation de l’Afrique subsaharienne. 

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Conclusions principales

La pauvreté a fortement chuté mais l’élasticité de la pauvreté à la croissance est faible. Cadot, Melo, Plane, Wagner et Woldemichael, montrent que l’élasticité de la pauvreté par rapport à la croissance reste plus faible en ASS que dans d’autres régions sur la période 1993-2011. Ils attribuent cette faible élasticité à la taille du secteur agricole où la population réside sur des terres fragilisées, et montrent que ce constat qui pourrait sembler normal dans le cas de pays riches en ressources naturelles, vaut également pour les pays pauvres en ressources naturelles.

Aucun facteur particulier ne semble expliquer la disparition du faible tissu industriel. Comme le montrent la hausse d’exportations dans des secteurs autres que les matières premières, il y a autant de dynamisme entrepreneurial en ASS qu’ailleurs, et la concentration des exportations semble être une caractéristique propre aux pays riches en ressources naturelles plutôt qu’à l’ensemble de l’ASS. Le seul facteur qui se détache est celui d’un ajustement structurel qui semble avoir orienté l’excédent de main-d’œuvre agricole vers des secteurs à faible croissance de productivité protégés de la concurrence internationale plutôt que vers le secteur manufacturier.  Globalement, la faiblesse des investissements nationaux et étrangers suggère des taux de rendement inadéquats à vu des risques liés à l’activité commerciale en Afrique.

L’énigme des coûts élevés de la main d’œuvre. En s’appuyant sur un échantillon de firmes industielles (les Enterprise Surveys de la Banque mondiale) dans 12 pays d’ASS et 13 pays comparables (Bangladesh, Cambodge, Vietnam, etc….), Gelb, Meyer et Ramachandran offrent une pièce cruciale au débat. La main-d’œuvre africaine est plus chère que celle des pays de comparaison ayant le même niveau de revenu. Par exemple, alors que le Kenya et le Bangladesh ont des niveaux de PIB par habitant similaires (environ $500), le coût médian de la main-d’œuvre industrielle au Kenya est quatre fois plus élevé.  Ils estiment une prime en termes de coût du travail de 50 % en Afrique par rapport aux entreprises de taille semblable dans des pays comparables.

Pourquoi cette différence dans les coûts de main-d’œuvre ? Gelb et al. identifient trois facteurs potentiels. Le premier est un biais de sélection : seules participeraient les entreprises les plus productives qui verseraient à leurs employés des salaires supérieurs à ceux du marché. Le second est que les coûts de main-d’œuvre augmentent plus rapidement avec la taille de l’entreprise en ASS qu’ailleurs. Ceci est potentiellement un signe de goulots d’étranglement sous-jacents au niveau de la main-d’œuvre qualifiée, si les grandes entreprises emploient une part disproportionnée de travailleurs qualifiés, ou d’une pression des syndicats sur les grandes entreprises formelles. Troisièmement, il se pourrait que la main-d’œuvre africaine est plus chère en valeur nominale mais pas en valeur réelle quand les valeurs sont exprimées en Parité des Pouvoirs d’Achat (PPA). Il s’agirait alors de distorsions liées aux taux de change plutôt qu’au marché du travail.

Gelb et Diofasi explorent cette dernière hypothèse en régressant le niveau des prix en PPA sur le niveau du revenu par tête et identifient, qu’en moyenne, le niveau des prix est 30% plus élevé en ASS par rapport à celui des comparateurs. Ils s’attaquent alors à plusieurs facteurs pouvant expliquer cet écart : facteurs géographiques (petites îles, faible densité démographique, taille économique), qualité des institutions, suréchantillonage des biens consommés par les riches dans le panier de consommation, mauvaise mesure du PIB, subventions de l’énergie, aide et syndrome Hollandais, faible productivité agricole augmentant le prix de la nourriture. Pris dans leur ensemble, ces facteurs réduisent l’écart de moitié. L’ASS demeure un outlier.

En résumé, pris dans leur ensemble, ces trois contributions justifient l’accent mis par les donateurs sur l’agriculture et les infrastructures, même si les améliorations nécessaires pour absorber les millions de jeunes qui vont entrer sur le marché du travail dans les vingt prochaines années semble un défi colossal. Mettre l’accent sur les services pourrait être autre moyen de favoriser l’emploi, le développement et la convergence en ASS.

Les Services un escalator de croissance?  Dans leur contribution, Ghani et O’Connell soutiennent que le potentiel des services à agir comme moteur de croissance a été sous-estimé dans les pays à faible revenu d’ASS (Rodrik (2013) entre autres, ayant documenté que l’on observe une convergence conditionelle de la productivité seulement dans l’industrie manufacturière). Ils confirment une non-convergence dans l’agriculture, mais documentent que  sur la période 1990-2012, les services étaient de loin les principaux facteurs de croissance du PIB dans les pays à revenu faible et moyen. Plus surprenant encore au vu de l’enjeu que représente l’emploi en ASS, ils montrent que la croissance de la productivité dans les services s’est accompagnée d’une croissance du nombre d’emplois.

Ghani et O’Connell corrigent plusieurs idées reçues qui sous-tendent la croyance largement répandue que les services ne peuvent servir de moteur de croissance. Premièrement, la croissance des échanges internationaux de services commerciaux implique que la demande étrangère, exogène, peut contribuer à la croissance de la valeur ajoutée des services parallèlement à la demande nationale. Deuxièmement, le terme « services » recouvre des activités très hétérogènes, dont certaines (transport, télécommunications, services financiers, etc.) sont de plus en plus caractérisées par une évolution technologique rapide et donc par un autre facteur de croissance exogène. Troisièmement, et largement pour les mêmes raisons, contrairement à certaines croyances, il n’est pas prouvé que les emplois de service soient moins bons en termes de salaire et de retour sur l’investissement en formation que les emplois manufacturiers.

Ces tendances contrastent avec l’industrie manufacturière dont la part dans l’emploi total, tous pays confondus, a tendance à suivre une courbe en forme de U inversé en termes de niveau de développement, le pic étant atteint à des niveaux inférieurs pour les derniers venus en termes de développement, comme l’ASS. Ghani et O’Connell notent que dans les services où la taille est loin d’être aussi importante que dans les entreprises manufacturières, il est plus important d’adopter des politiques qui faciliteront l’entrepreneuriat alors que dans l’industrie, il pourrait être plus important d’attirer les multinationales plutôt que de favoriser l’entreprenariat national.

Implications pour les gouvernements et les partenaires au développement.

Au niveau national, les restrictions les plus flagrantes au commerce international ayant été éliminées sur le continent, ces conclusions suggèrent que les politiques destinées à faciliter le développement de services devenus de plus en plus commercialisables doivent être poursuivies. Dans leur introduction, Cadot et Melo préconisent de se concentrer sur les « maillons faibles » de l’économie, c’est-à-dire les secteurs non échangeables dont certains sont caractérisés par une productivité particulièrement faible. Comme les importations ne peuvent se substituer à ces activités, celles-ci peuvent être un frein au développement d’autres secteurs.  Ainsi, un secteur de l’énergie déficient – situation fréquente en ASS – ou un secteur bancaire non réformé peut avoir des effets négatifs transversaux sur toute l’économie et en particulier sur les secteurs les plus à même de contribuer à la transformation structurelle, notamment de par leur participation dans les chaînes de valeur.

Du point de vue des partenaires au développement, l’aide pourrait appuyer la transformation structurelle du continent et particulièrement ses « maillons faibles », c’est-à-dire le secteur manufacturier et les goulots d’étranglement (par exemple, coûts de transport élevés et irrégularité de l’accès à l’électricité) qui la minent. À l’inverse, certains partenaires pourraient également vouloir cibler les « maillons forts », soit les secteurs les plus productifs afin qu’ils agissent comme moteurs de développement.  Ainsi les entreprises les plus productives pourraient contribuer à renforcer les normes de qualité chez leurs sous-traitants ou leur fournir de l’assistance technique. C’est le cas par exemple de certaines chaînes de distribution qui fournissent une assistance à la mise aux normes des productions agricoles. D’autres études, ainsi que l’expérimentation en termes de politiques permettront de déterminer la stratégie ayant le meilleur rendement.

Références

Balassa, Bela (1964) “The Purchasing Power Doctrine: A Reappraisal”, Journal of Political Economy, 584-96.

Cadot, Olivier, Jaime de Melo (2016) « Vers une transformation structurelle en Afrique, Revue d’Economie du Développement, ce numero, n0. 2, 5-18.

Cadot, Olivier, Jaime de Melo, Patrick Plane, Laurent Wagner et Martha Tesfaye Woldemichael (2016) Industrialisation et transformation structurelle: L’Afrique subsaharienne peut-elle se développer sans usines?, Revue d’Economie du Développement, n0. 2, 19-50.

Gelb, Alan ,Christian  Meyer, et Viaya Ramachandran (2016)Pays pauvres, pays bon marché? Regard comparatif sur le coût de la main d’œuvre dans le secteur industriel en Afrique, Revue d’Economie du Développement, n0. 2, 51-92.

Gelb, Alan, et Anna Diofasi (2016) Pays Pauvres, pays bon bon marché? Regard Comparatif sur le coût de la main d’œuvre dans le secteur industriel en Afrique, Revue d’économie du développement, n0. 2, 93-142.

Ghani, Ejaz, et Stephen O’Connell (2016) Les Services Peuvent-ils devenir un escalator de croissance pour les pays à faible revenu?,  Revue d’Economie du Développement,  n0. 2, 143-73.

Rodrik, Dani (2013) “Unconditional Convergence in Manufacturing,” Quarterly Journal of Economics, 128, 165-204. Söderbom, Mans, and Francis Teal (2004) “Size and Efficiency in African Manufacturing Firms: Evidence from Firm-Level Panel Data”, Journal of Development Economics, 73(1), 369-94..

Young, Alwyn. (2012) “The African Growth Miracle”, Journal of Political Economy, 120(4), 696-739.

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