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Investissements en Afrique: Qui Profite du Boom?

Customers at the Nairobi Java House in Nairobi, Kenya

Les investissements étrangers en Afrique connaissent un essor remarquable depuis quelques années. Mais cette tendance suscite un certain nombre d’interrogations non seulement sur la soutenabilité des flux de capitaux vers le continent mais aussi sur leur contribution à l’amélioration du quotidien des populations Africaines. Le débat est bien sûr loin d’être terminé mais je vous propose quelques éléments de réponse aux questions les plus fréquentes.

1. Est-il vrai que les investisseurs étrangers se précipitent vers l’Afrique?

Effectivement, il y a depuis une dizaine d’années une tendance à la hausse des investissements étrangers vers l’Afrique sub-Saharienne. Nous pouvons retenir les trois points suivants.

  • Les flux de capitaux privés étrangers ont été multipliés par 5 en 10 ans. Ces flux sont passés de 14 milliards de dollars en 2002 à 67 milliards de dollars en 2012. Ce qui démontre un intérêt certain surtout si on tient compte de la crise financière de 2008. Les flux de capitaux privés étrangers surpassent maintenant l’aide publique au développement. L’aide est passée de 18 à 43 milliards de dollars sur cette période. En taux de croissance, les flux de capitaux ont cru de presque 20 pourcent par an contre 12 pourcent pour l’aide. 
  • Cette croissance des flux de capitaux est en partie tirée par la Chine et les autres pays membres des BRICS (Brésil, Russie, Chine, Inde et Afrique du Sud). Ces pays comptent maintenant pour plus du quart des flux de capitaux vers le continent et cette tendance est à la hausse.
  • La composition des flux a également changé. Certains pays ont pu avoir accès pour la première fois aux marchés des capitaux internationaux. Nous pouvons citer l’Afrique du Sud, l’Angola, la Côte d’Ivoire, le Gabon, le Ghana, la Namibie, le Nigeria, le Sénégal, les Seychelles et la Zambie. De plus, il y a eu une croissance accrue des investissements étrangers vers les marchés des capitaux locaux (actions, obligations et bons du Trésor).

2. Un rapport de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement révèle qu’un nombre grandissant d’investisseurs tablent désormais sur les Africains eux-mêmes - les Africains en tant que consommateurs. Est-ce exact de parler de montée en puissance de la classe moyenne africaine?

Tout d’abord il faut préciser qu’il y a différentes manières de définir la « classe moyenne ». Pour certains économistes comme mon collègue Homi Kharas, la classe moyenne est définie comme le nombre de foyers à revenus moyens quotidiens par tête entre 10 et 100 dollars, en termes de pouvoir d’achat. Suivant cette définition, il y avait en 2009 une classe moyenne Africaine de 32 millions (2 pourcent de la classe moyenne mondiale) avec une consommation de 256 milliards de dollars. Cette population pourrait atteindre les 107 millions en 2030 avec une consommation de 827 milliards de dollars.

Par contre, pour la Banque Africaine de Développement (BAD), une consommation quotidienne par personne de 2 dollars à 20 dollars suffit pour être inclus dans la classe moyenne. On compterait alors 350 millions de personnes (ou 34 pourcent de la population Africaine) dans cette catégorie en 2010 contre 126 millions (ou 27 pourcent de la population Africaine) en 1980. Pour d’autres analystes, un intervalle de 15 dollars à 20 dollars serait un meilleur critère car le montant de 2 dollars se rapproche de la définition du seuil de pauvreté.

Ce qui est sûr, c’est que la croissance de la classe moyenne Africaine pourrait être la plus forte au monde et c’est ce qui ce qui attire les investisseurs étrangers. La Banque Mondiale estime que la forte croissance économique des pays Africains (plus de 5 pourcent par an) est tirée par la consommation des ménages. On peut donc s’attendre à des investissements ciblant la téléphonie mobile cellulaires, les produits électroniques et les services bancaires. On voit déjà les centres d’achat pousser très vite dans beaucoup de capitales Africaines.

3. Beaucoup d’Africains soutiennent que l’augmentation des investissements et la croissance économique ne se traduisent pas en bénéfices dans leur vie de tous les jours étant donné la persistance du chômage, du coût élevé de la vie, de la faible qualité des services publics, du prix élevé de l’électricité, et celui de l’eau. Est-ce toujours le cas? Pourquoi ou pourquoi pas?

Les investissements directs étrangers (IDEs) ne créent pas assez d’emploi parce qu’à part le cas de l’Afrique du Sud, ils sont surtout destinés à financer des projets dans le secteur des ressources naturelles (pétrole, gaz, mines). Il y a une forte concentration de ces flux vers l’Afrique du Sud et les pays riches en ressources naturelles qui reçoivent trois quarts des IDEs. Les secteurs miniers et pétroliers nécessitent des emplois assez qualifiés que nos pays n’arrivent pas encore à fournir en nombre suffisant.

Nous voyons en Afrique une croissance sans emploi et il faut que le secteur privé étranger crée des emplois et fasse participer les PMEs locales. Il faut que les investissements étrangers soient associés à beaucoup plus de transfert de connaissance et de compétences. Il y a quand même quelques progrès dans le secteur de l’information, de la communication, et de la technologie. Certaines compagnies étrangères investissent dans la formation (Microsoft, Huwaei, Google). On parle même de « Silicon Savannah » au Kenya.

Il y a un potentiel important dans le secteur de l’Agriculture qui s’il est exploité pourrait créer des emplois. L’Afrique compterait plus de la moitié des terres cultivables de la planète mais à cause du manque d’infrastructure, les cultivateurs peuvent perdre plus de la moitié de leur production avant de pouvoir l’écouler. La part de l’industrie en Afrique a aussi chuté depuis les indépendances et le développement du secteur agricole peut se faire en conjonction avec celui du secteur industrie l. Le succès de l’horticulture en Afrique de l’Est est un bon exemple.

Il faut rappeler que les investissements étrangers ne sont qu’une composante des flux monétaires vers le continent. Il faudrait aussi inclure les transferts des Africains de l’étranger (en moyenne 22 milliards de dollars par an sur la période 2000-2012 et plus de 10 pourcent du produit intérieur brut (PIB) pour certains pays comme le Nigeria et le Sénégal). Il faut aussi ajouter l’aide publique au développement. Beaucoup de pays comme les pays « fragiles » qui sortent d’un conflit continuent à dépendre de l’aide publique au développement et des transferts de leurs ressortissants qui vivent à l’étranger. Il faut renforcer la coopération Sud-Sud. Il faut redéfinir le rôle de l’aide publique pour qu’elle puisse catalyser les investissements productifs d’emploi et les infrastructures.

Finalement tous ces flux en provenance de l’étranger restent inférieurs aux revenus fiscaux collectés par les gouvernements Africains. Au bout du compte, il ne faut pas perdre de vue qu’une amélioration de la fiscalité est indispensable en Afrique. Dans ce cadre, il faut aussi réduire les flux financiers illicites qui échappent à la fiscalité nationale et qui ont lieu quand certaines compagnies étrangères utilisent des montages financiers pour sous-estimer leurs charges d’impôt.

4. Cette croissance des investissements étrangers est donc alimentée par l'urbanisation, l'émergence de nouvelles classes moyennes de même que par le boom des ressources naturelles. Mais cette croissance va-t-elle encore durer? Il y a encore des crises en Afrique!

L’évolution de la croissance des investissements étrangers dépend d’un certain nombre de facteurs externes et internes. Au niveau des facteurs externes, l’augmentation des taux d’intérêts Américains (une mesure du rendement sans risque) tend à ralentir voire ralentir voire à inverser les flux de portefeuilles. 

On voit en ce moment ce phénomène au Ghana, au Nigeria, et en Afrique du Sud avec la volatilité ces dernières semaines dans les marchés à court terme comme les marché des changes et boursiers. Une forte chute du prix des matières premières aurait des effets plus sévères sur les investissements à long terme comme les IDEs vers l’Afrique.

Mais pour le moment, les nombreuses découvertes de gaz au Mozambique, de pétrole en Afrique de l’est et d’or au Bukina Faso pour ne citer que ces pays attirent les investisseurs et laissent espérer un rythme soutenu des IDEs. Mieux, l’Ethiopie parvient à attirer des IDEs dans le secteur industriel et d’autres dans le secteur des énergies renouvelables. Vu l’accent mis sur les projets d’infrastructure par les autorités de beaucoup de pays Africains et étrangers (comme l’initiative Power Africa du Président Obama), il y a aussi une forte demande pour les investissements étrangers dans ce secteur.

En ce qui concerne les crises, c’est vrai qu’elles peuvent avoir un effet négatif sur les investissements étrangers mais pas toujours. De mauvaises nouvelles sur un pays particulier le sont aussi pour les autres pays du continent. Ceci dit, les conflits et l’insécurité découragent les investisseurs potentiels, surtout ceux qui sont intéressés par d’autres secteurs que les ressource naturelles ou ceux qui ne connaissent pas bien l’Afrique.

Ceci dit, les conflits en Afriques sont circonscrits à quelques cas malheureux. La République Centrafricaine n’a jamais été une destination importante pour les investisseurs étrangers. Au Mali, le conflit est contenu et le Sud du pays pourra rebondir rapidement. En Côte d’Ivoire, des investisseurs nous ont dit qu’ils ont fait plus d’affaires rentables à Abidjan pendant la crise qu’au Ghana voisin. Par contre, au Soudan du Sud, la crise est en train d’affecter la production pétrolière et les compagnies étrangères ont fait partir le personnel non essentiel. Mais n’oublions pas que les compagnies pétrolières ont continué leurs opérations en Angola pendant l’intervention cubaine en 1988.

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