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Le nouvel agenda urbain en l’Afrique

Editor's Note:

 Vous trouverez ci-dessous le chapitre 4 du rapport Foresight Africa 2017. Ce rapport explore six thèmes généraux qui offrent à l’Afrique des outils pour surmonter ses obstacles et stimuler une croissance inclusive. Vous pouvez également vous joindre à la conversation en utilisant #ForesightAfrica.

Nous sommes en 2063. Les villes d’Afrique sont en fête ; de nombreux pays célèbrent le centième anniversaire de leur indépendance du joug colonial. Le Liberia, cas d’exception, a quant à lui déjà fêté le bicentenaire de son indépendance sous la bannière « Terre de liberté » en 2047, 200 ans après l’année de son indépendance proclamée (1847). L’Afrique est maintenant, à juste titre, le premier fournisseur mondial de main-d’œuvre, dont la majorité est hautement qualifiée. Les célébrations du cinquantième anniversaire de la « Stratégie mondiale pour l’optimisation des ressources africaines au bénéfice des Africains » par l’Union africaine (AU) ne font que renforcer le sentiment général de jubilé. Kinshasa-Brazzaville (réunies après un référendum) et Lagos sont devenues respectivement les première et troisième plus grandes villes du monde. Dar es Salaam, Lilongwe, Niamey, Nairobi et Khartoum se disputent toutes une place au palmarès des dix plus grandes villes du monde. De nombreuses villes africaines d’envergure mondiale sont devenues des figures emblématiques. La capitale mondiale de la bicyclette possède des pistes cyclables qui serpentent à travers les forêts équatoriales africaines. La plupart des villes les plus agréables à vivre sont disséminées de part et d’autre du continent et, grâce à des investissements infrastructurels considérables et à la liberté de mouvement, les déplacements entre les villes d’Afrique sont dans l’ensemble plus fluides qu’ils ne le sont entre Paris et Londres, par exemple. Les Africains ont récolté des bénéfices dépassant toutes les espérances de l’ambitieuse stratégie d’urbanisation de l’Afrique.

Évolution des rapports de force

L’Afrique était la seule région du monde à fournir une réponse coordonnée concernant ce qui devrait figurer dans le nouvel agenda urbain des Nations Unies.

En 2016, l’Afrique était la seule région du monde à fournir une réponse coordonnée concernant ce qui devrait figurer dans le nouvel agenda urbain des Nations Unies. Ce document concret fixes des normes à achever en matière de développement urbain durable. L’UA a rapidement harmonisé la stratégie avec son Agenda 2063, le plan d’action et la vision de l’Afrique pour un avenir prospère et uni. Le geste a été largement salué par la communauté internationale : l’Afrique reconnaissait et acceptait enfin son avenir urbain. Parallèlement, la subtile évolution des rapports de force est passée inaperçue aux yeux de la communauté internationale. L’Afrique avait ainsi abandonné son rôle de suiveur pour devenir un meneur au niveau des initiatives de politique mondiale. La participation au nouvel agenda urbain, bien qu’importante pour l’Afrique, n’a été qu’une simple étape avant d’assumer le contrôle de son propre avenir (urbain). Après tout, l’Agenda 2063 est un document africain.

Plusieurs signaux sont révélateurs de ce vent de changement. Le rejet par le Burundi, la Gambie et l’Afrique du Sud de la Cour pénale internationale qui, selon eux, réserve un traitement discriminatoire aux Africains, des campagnes comme #RhodesMustFall en Afrique du Sud visant à « décoloniser » l’éducation, les mèmes panafricains sur Internet précisant que « l’Afrique n’est pas un pays », sans oublier la volonté d’éliminer les visas pour les voyages au sein du continent africain pour tous les Africains sont autant d’indices illustrant la volonté de l’Afrique de redéfinir la nature de ses relations au sein du continent et avec le reste du monde.

La participation au nouvel agenda urbain, bien qu’importante pour l’Afrique, n’a été qu’une simple étape avant d’assumer le contrôle de son propre avenir (urbain).

L’élection de Mpho Parks Tau, l’ancien maire de Johannesburg au poste de président des cités et gouvernements locaux unis témoigne de l’acceptation grandissante de la future influence de l’Afrique. En substance, les Africains disent de plus en plus que l’on ne peut pas espérer des organismes internationaux qu’ils communiquent fidèlement les besoins de l’Afrique ou sa situation. Certains ont même été jusqu’à suggérer que ces organismes maintiennent le statu quo des pouvoirs coloniaux très efficacement et en appellent au contraire à la création d’institutions africaines (ou au moins de l’hémisphère sud).

Bien que passé inaperçu à l’époque, la participation de l’Afrique au nouvel agenda urbain s’inscrit tout simplement dans le cadre des efforts de repositionnement déployés par l’Afrique afin d’avoir une plus grande voix au chapitre au niveau des décisions mondiales. Il ne s’agit plus nécessairement de définir ce que signifie l’agenda pour l’Afrique, mais plutôt ce que l’Afrique signifie pour l’agenda. Le fait d’avoir installé le siège de ONU-Habitat à Nairobi pourrait bien s’avérer être un choix d’une grande clairvoyance, car l’Afrique est en passe de gérer (et de créer) des organismes internationaux.

Construire les villes de demain

Toutefois L’Afrique a besoin de villes attrayantes pour réaliser son future potentiel, c’est pourquoi le continent doit assumer un rôle de leader dans ce domaine.

Toutefois l’Afrique a besoin de villes attrayantes pour réaliser son future potentiel, c’est pourquoi le continent doit assumer un rôle de leader dans ce domaine. Le nouvel agenda urbain suggère que ces villes sont plus équitables pour les personnes et les biens. Elles sont bien planifiées, les logements y sont abordables et dépourvus de ségrégation spatiale ; les habitants sont bien connectés aux opportunités et les uns aux autres ; il est à la fois possible et utile de marcher, car le mitage y est restreint, les trottoirs sont prioritaires, la pollution est faible, l’énergie est durable, la technologie est utilisée de manière créative et toutes les personnes sont les bienvenues (sauf peut-être les criminels, car ces villes sont censées être sûres). Tous ces aspects sont d’une manière ou d’une autre liés à la forme des villes.

L’Afrique présente déjà certains avantages. Même si certaines personnes doivent parcourir de longs trajets pour se rendre sur leur lieu de travail, le continent possède probablement la part modale la plus viable, étant donné que plus de 70 pourcent de tous les déplacements se font à pied et à bicyclette dans de nombreuses villes africaines. L’urbanisation rapide offre l’opportunité de combler les lacunes du tissu urbain et de densifier les villes pour en améliorer l’accessibilité. Les plus fortes densités urbaines peuvent accroître l’efficacité de la délivrance des services, promouvoir la vitalité urbaine et faciliter des transports publics plus durables, la marche et le cyclisme. Toutefois, ces avantages sont tributaires d’une gestion municipale efficace et d’une conception urbaine minimisant les coûts négatifs de la pollution et de la congestion. L’infrastructure énergétique limitée de l’Afrique, associée à son énorme potentiel d’énergie renouvelable trace clairement une voie à suivre pour rendre les villes plus propres, à condition que les politiques industrielles et de modernisation ne favorisent pas l’adoption de la voiture privée, comme cela a été le cas partout ailleurs.

Dar es Salaam et Kampala imaginent des survols de leurs villes pour résoudre les problèmes de congestion, tout en fournissant l’infrastructure considérée comme étant indispensable à la croissance économique. New York possédait des ambitions similaires en matière de modernisation dans les années 1940 et le fait de ne pas les avoir réalisées ne semble pas avoir eu d’incidence négative sur la croissance de la deuxième ville la plus riche du monde selon son PIB. Les villes africaines doivent soigneusement passer en revue le potentiel et les coûts de restructuration de leurs villes en fonction de nouvelles infrastructures. D’autres villes du monde se sont rendues compte que de vastes projets de construction d’autoroutes peuvent provoquer des congestions en raison des effets de la demande induite. En outre, ils peuvent également accroître les inégalités, car il est souvent plus facile de raser les zones les plus pauvres, comme les bidonvilles et même les zones informelles établies pour faire place aux routes. Les indemnités, lorsque les routes coupent les liens entre les communautés, risquent elles aussi de porter atteinte à la création de villes socialement inclusives. Dans les années à venir, l’Afrique devrait sans aucun doute privilégier les infrastructures de transport ; cependant, elle devrait dans l’idéal chercher en premier lieu à rapprocher les personnes des opportunités et s’assurer que la plupart des habitants peuvent à la fois partager et profiter de la connectivité accrue.

Sans une vision claire de la manière dont elles doivent se préparer à héberger un demi-milliard de personnes au cours des vingt ans à venir, les villes africaines poursuivront leur expansion tentaculaire.

La densification des villes africaines présente à la fois des défis et des opportunités. Kigali, au Rwanda, cherche à rapprocher les gens et à rendre les logements abordables en faisant appliquer les politiques d’utilisation des terres de manière stricte. Les appartements à haute densité permettent également d’éviter que les rares terres disponibles soient monopolisées par des logements à un seul étage. Cependant, le Rwanda est l’un des plus petits pays d’Afrique et beaucoup d’autres ne voient pas l’intérêt de chercher à ne pas gaspiller les terres (à titre d’exemple, la superficie de son voisin, la République démocratique du Congo, est équivalente aux deux-tiers de celle de l’Europe de l’ouest). Ceci fait que l’Afrique jouit d’une extraordinaire marge de manœuvre pour densifier les villes et rapprocher ainsi les personnes non seulement les unes des autres mais aussi des opportunités. Le plus grand risque provient des terres abondantes et bon marché (même si elles semblent onéreuses du fait de leur grande taille). Sans une vision claire de la manière dont elles doivent se préparer à héberger un demi-milliard de personnes au cours des vingt ans à venir, les villes africaines poursuivront leur expansion tentaculaire.

Cependant, la typologie n’est pas le seul facteur possédant un impact sur l’inclusion sociale et l’environnement. L’Afrique est majoritairement dépourvue de zonage. Bien que le zonage puisse sans aucun doute accroître l’imagination collective et offrir une vision plus précise de ce qui est possible, le zonage monofonctionnel ne fait que renforcer les difficultés de déplacement en éloignant les personnes des opportunités. Il peut aussi être moins résistant au changement, plus vulnérable à la spéculation (chose à laquelle s’oppose le nouvel agenda urbain) et risque davantage de conduire à la création de rues peu attrayantes et dangereuses. Des îlots urbains plus petits et plus rapprochés, qui s’érigent souvent de manière organique au fil du temps, ont tendance à favoriser une vie de rue plus dynamique. Sans verser dans le romanticisme au sujet des conditions de vie dans les bidonvilles (les Africains ont en moyenne un meilleur accès aux téléphones portables qu’à des toilettes), de nombreuses zones informelles pourraient déjà posséder une partie de l’ADN nécessaire pour construire des villes plus attrayantes.

Il est clair qu’une meilleure planification sera bénéfique pour l’avenir urbain de l’Afrique, mais il existe le risque que la balance penche trop loin et que les villes soient surdéterminées, incapables de s’adapter aux changements et manquent de créativité.

Ceci nous amène vraisemblablement à l’un des plus grands risques pour l’avenir de l’Afrique. Tout au long de l’histoire, les villes ont rasé les bidonvilles pour ensuite regretter la perte de valeur ainsi subie. Les bidonvilles et les zones informelles et mal desservies sont souvent démolis par des gouvernements remplis de bonnes intentions, puis remplacés par des typologies et des schémas de rues moins à même de satisfaire les besoins actuels et futurs. Il est clair qu’une meilleure planification sera bénéfique pour l’avenir urbain de l’Afrique, mais il existe le risque que la balance penche trop loin —avec la promesse que la planification et une meilleure architecture permettent à l’Afrique de passer du statut de continent pauvre à celui de continent riche—et que les villes soient surdéterminées, incapables de s’adapter aux changements et manquent de créativité.

L’Afrique en a-t-elle les moyens ?

De nombreux experts, en se basant sur des exemples comme la ville de Kilamba, située à la périphérie de Luanda et construite par les Chinois, pensent que les villes africaines seront construites par des intérêts étrangers. Le manque de compétences, de compétences institutionnelles et de financement représente un défi majeur pour l’agenda urbain de l’Afrique.

Les solutions à ces problèmes pourraient bien surprendre. Alors que certaines démocraties avancées se coupent politiquement du monde qui les entoure, un maire avisé pourrait donner une nouvelle image au continent le plus divers en termes de culture en le présentant comme un refuge pour les personnes en quête de politique plus ouverte, ce qui pourrait bien attirer une vaste gamme de compétences, et en redonnant ainsi des pouvoirs budgétaires et décisionnels à des villes de grande et petite tailles de plus en plus attirantes, créer un terrain propice à la formation de nouveaux leaders. L’UA encouragée par le succès de l’argent mobile en Afrique de l’Est et désireuse de profiter d’une population de jeunes utilisateurs précoces, pourrait décider d’introduire une monnaie commune sans numéraire. Ceci pourrait rendre le clivage entre le secteur formel et le secteur informel beaucoup moins pertinent, faciliter la rationalisation des lourdes règlementations fiscales et permettre à l’Afrique de cesser d’être un créancier net par rapport au reste du monde (lorsque les fuites de capitaux illégales sont prises en considération) en rendant plus difficile le siphonnement de l’argent offshore.

 l’Afrique risque de devenir moins désireuse de continuer à subventionner les pays pollueurs à moins qu’elle ne se rende compte que cet accord est plutôt positif pour les Africains.

L’Afrique a si peu construit encore aujourd’hui que sa trajectoire pourrait être nettement différente de ce qui a été fait auparavant dans d’autres régions du monde. Un gestionnaire municipal intelligent pourrait même utiliser la preuve de l’existence d’un lien entre la forme urbaine et les émissions pour échanger des crédits carbone afin de financer la création de meilleures villes. Un milliard de personnes supplémentaires vivront dans les villes africaines à l’horizon 2063. Le monde a certainement intérêt à faire en sorte que l’Afrique demeure la région la plus viable. Cependant, l’Afrique risque de devenir moins désireuse de continuer à subventionner les pays pollueurs à moins qu’elle ne se rende compte que cet accord est plutôt positif pour les Africains. Étant donné que l’urbanisation est en partie causée par les conséquences disproportionnellement lourdes des changements climatiques en Afrique, cela semble peu probable. Il faut s’attendre à ce que les villes d’Afrique aient de plus grandes exigences vis-à-vis des acteurs mondiaux.

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