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Op-Ed

Les néoconservateurs américains auront des surprises

C’est un sourire de satisfaction qu’aura donné à bon nombre d’Américains l’humiliation de la défaite subie par Jacques Chirac. Avant le vote français, William Kristol, directeur du [magazine néoconservateur] Weekly Standard, avait spéculé sur le fait qu’un non pourrait être un “moment libérateur” pour l’Europe, et n’a pu s’empêcher de crier “Vive la France !” à cette idée. Après le décompte des voix, Radek Sikorski, de l’American Enterprise Institute [groupe de réflexion néoconservateur], a conclu que le résultat serait “plutôt positif pour les relations transatlantiques” parce qu’il affaiblit “le plus antiaméricain des hommes politiques européens” . Les réactions officielles ont été beaucoup plus contenues, mais il est sûr que quelques officiels, au moins au Pentagone et dans le bureau du vice-président, sourient face à l’état de confusion règnant en France.

Il est aisé de comprendre la jubilation américaine à la vue de M. Chirac couvert de boue. Il a été l’un des opposants principaux à la politique des Etats-Unis en Irak et un champion d’un monde multipolaire, dans lequel le pouvoir relatif des Etats-Unis serait réduit. Mais les Américains devraient contenir des applaudissements qu’ils pourraient bientôt regretter. Ils les regretteront lorsqu’ils se rendront compte que les 55 % des Français qui ont rejeté Chirac et la Constitution l’ont fait avec des motivations presque opposées à celles des Américains qui les ont applaudis. Loin d’être le signe d’une ère nouvelle plus positive dans les relations franco-américaines, le refus français du traité constitutionnel pourrait annoncer des différends et des difficultés encore plus importantes dans un futur proche.

La raison principale de la colère récente des Américains envers Chirac son opposition à la guerre en Irak n’a aucun lien avec sa défaite. Au contraire, nombre de Français voient dans son opposition à Bush sur cette question l’une des dernières qualités le rachetant. La nomination quasi immédiate à la tête du gouvernement de Dominique de Villepin, l’homme applaudi à l’ONU pour avoir tenu tête aux Etats-Unis sur l’Irak, devrait vite dissiper tout espoir américain de voir cet aspect de la politique étrangère française changer.

Les échecs politiques récents des dirigeants antiguerre, Chirac et Schröder, ne devraient pas être considérés comme une tendance. Les sondages et les élections montrent aussi une baisse de popularité des dirigeants proguerre Blair, Aznar, et Berlusconi sur les derniers dix-huit mois. A la suite de l'”offensive de charme” de l’administration Bush après sa réélection, et quelques progrès récents au Moyen-Orient, les relations franco-américaines avaient commencé à s’améliorer. La nomination de Villepin ne laisse que peu d’espoir que cette tendance se confirme, et peu de place à ceux qui, à Washington, ont défendu des relations plus pragmatiques avec la France.

Loin d’être une exigence de changement de la politique étrangère, le message des Français à leur président concerne l’économie. Et contrairement à ce que souhaiteraient les Américains, les Français ne sont certainement pas lassés par les régulations excessives, les impôts trop élevés et le protectionnisme. Au contraire, le camp du non tend vers plus, et non de moins, de régulation et de protection.

Certes, Chirac en est arrivé à défendre la Constitution en clamant que celle-ci protégerait la France de “l’économie ultralibérale anglo-saxonne“. Mais les Français ne l’ont pas cru, et ils auraient voulu une Constitution explicite sur ce point. Y a-t-il une personne pour penser que le nouveau gouvernement fera de la réforme du marché libre et de la défense de la mondialisation ses priorités? Si de Villepin écoute vraiment les revendications des électeurs, comme il a annoncé qu’il le ferait, le contraire aura bien plus de chances de se produire.

Autre aspect négatif du rejet de la Constitution que les Américains pourraient regretter : l’état d’incertitude politique et d’absence d’unité dans lequel il laisse l’Union. Au lieu d’un président permanent et d’un ministre européen des affaires étrangères que cette Constitution aurait institués, les Américains devront continuer à vivre avec cette présidence tournante, source continue de frustrations pour les différents gouvernants à Washington.

De plus, il est inévitable que les Européens passent les deux années à venir à débattre d’abord d’eux-mêmes, et non du monde. Quand les officiels américains appelleront leurs interlocuteurs pour parler de l’Irak, de l’Iran et du terrorisme, ils seront mis en attente, le temps que les Européens poussent leur débat sur le vote à majorité qualifiée, la taille de la Commission et les coopérations renforcées.

Enfin, il faut considérer l’impact du non sur un autre des objectifs- clés des Américains en Europe : l’élargissement de l’UE vers une inclusion des amis et alliés des Etats-Unis en Europe de l’Est et, un jour, de la Turquie. Quoi que l’on puisse penser de la vision parfois condescendante de Chirac envers les “nouveaux Européens”, il a au moins accepté l’élargissement réalisé en 2004. Et son point de vue sur l’adhésion de la Turquie en dépit d’une forte opposition de son propre parti , est extrêmement progressiste.

Author

Philip H. Gordon

Former Brookings Expert

Mary and David Boies Senior Fellow in U.S. Foreign Policy - Council on Foreign Relations

Mais la victoire du non crée un énorme contretemps aux perspectives de l’Union de continuer à étendre la prospérité et la stabilité de la démocratie vers l’Est. En rejetant cette Constitution, les Français semblent exprimer la nostalgie d’une époque où leur influence dominante et leur identité au sein de cette Europe étaient garanties. Les perspectives d’adhésion de la Turquie semblent aujourd’hui plus improbables que jamais, et même les adhésions prévues pour octobre semblent, elles aussi, improbables.

Un vote massif en faveur de cette Constitution n’aurait pas résolu les nombreux problèmes des rapports transatlantiques ni transformé l’UE en une dynamo joyeusement multiculturelle et proaméricaine. Mais les Américains feraient une grosse erreur s’ils n’admettaient pas que le rejet de la Constitution est un échec, et non un triomphe pour les Etats-Unis. J’espère que l’avenir me donnera tort, mais j’ai peur que les deux années à venir confirment mes doutes. Lorsque le Weekly Standard et le PCF célèbrent la même victoire, quelque chose va très mal.

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