Op-Ed

Les Etats-Unis vers un cycle démocrate – The End of the Conservative Revolution?

Justin Vaïsse

Les démocrates apparaissent largement favoris pour les élections du 4 novembre 2008, aux Etats-Unis. Il est en effet très improbable que les républicains parviennent à reconquérir la majorité au Sénat ou à la Chambre des représentants, et, si l’on ne saurait exclure une victoire républicaine à la présidentielle, celle-ci reposerait sur des aléas de campagne difficilement prévisibles à ce stade. Bref, si rien n’est encore joué, il y a de fortes chances pour qu’Hillary Clinton – qui fait en ce moment la course en tête pour l’investiture démocrate – accède à la Maison Blanche le 20 janvier 2009.

Les raisons immédiates de cet avantage démocrate sont connues : le mécontentement général à l’égard de l’administration Bush, particulièrement sur le dossier irakien, ainsi que la perte de la domination traditionnelle des républicains sur les questions de sécurité nationale. Mais derrière ces raisons immédiates se cachent des évolutions historiques de plus grande ampleur. Au premier rang desquelles figure l’essoufflement de la révolution conservatrice, cette vague qui a porté les victoires républicaines du dernier quart de siècle.

Jusqu’à présent, le moment fondateur de la vie politique américaine, c’étaient les années 1960. Si vous approuviez les réformes de la “grande société” du président Johnson (programmes sociaux, amélioration de la couverture médicale, droit de vote des Noirs, etc.), la contestation étudiante contre la guerre du Vietnam, la libération des moeurs, le rôle nouveau des femmes, les efforts en direction des minorités, alors vous aviez le profil d’un démocrate libéral (au sens américain). Si vous estimiez que les années 1960 avaient été mauvaises pour le pays, qu’elles avaient dissous les valeurs morales, donné au gouvernement fédéral un rôle disproportionné, miné le patriotisme et affaibli l’Amérique face à l’URSS, alors vous aviez le profil d’un républicain conservateur.

La révolution conservatrice, réaction de la “majorité silencieuse” blanche contre les bouleversements des années 1960, a offert plusieurs victoires aux républicains : celle de Ronald Reagan en 1980, celle de Newt Gingrich au Congrès en 1994 (renversement de majorité), celle de George W. Bush en 2000. Les programmes électoraux étaient, à peu de chose près, les mêmes : reflux de l’Etat providence et du rôle du gouvernement fédéral, baisse des impôts, durcissement judiciaire, retour de la morale traditionnelle, politique étrangère musclée. Ce sont bien les conservateurs qui ont dominé l’Amérique des années 1980 à 2007, tant sur le plan des idées que sur le plan politique. Les temps ont changé et le conservatisme est victime de ses succès. L’Etat providence a été réformé, le taux d’imposition le plus élevé (35 %) est la moitié de ce qu’il était lorsque Reagan a pris le pouvoir, les taux de criminalité ont chuté, etc. Surtout, les questions auxquelles répond la révolution conservatrice ne sont plus de saison.

Mais comme l’ont fait remarquer David Brooks ou EJ Dionne Jr, respectivement éditorialistes au New York Times et au Washington Post, ce qui importe à présent, ce n’est plus la menace d’un Etat trop interventionniste, ou bien la question des valeurs, mais l’insécurité à différents niveaux : le réchauffement climatique, le terrorisme et la prolifération nucléaire, et surtout la globalisation et ses effets induits, notamment les délocalisations et le creusement des inégalités, qui s’accompagne d’un sentiment de décrochage social. Ce qui inquiète les classes moyennes américaines, c’est l’avenir de leur assurance santé, de leur retraite et de leur emploi ; elles voient bien que la formidable croissance des dernières années a surtout profité aux plus riches.

Or le seul instrument qui puisse remédier à cette insécurité, rétablir davantage de justice sociale et offrir des réponses aux défis de la globalisation et du réchauffement climatique, c’est l’action collective, et donc, en dernière analyse, l’Etat fédéral. Et, de ce point de vue, c’est le Parti démocrate qui semble mieux positionné pour satisfaire les demandes nouvelles adressées par l’électorat à la classe politique.

Certes, les conservateurs sont encore puissants, notamment dans le Sud, ou parmi les Américains les plus religieux. Mais ces catégories représentent aussi, d’un certain point de vue, un handicap électoral pour le Parti républicain : cette base militante active, au poids démographique décroissant par rapport au pays dans son ensemble, l’empêche de faire évoluer le conservatisme pour prendre en compte les temps nouveaux, et de rassembler une large coalition.

Les sondages montrent que les candidats républicains qui peuvent réussir sont des gestionnaires compétents et surtout modérés à la façon d’Arnold Schwarzenegger, comme Rudy Giuliani, ou, dans une certaine mesure, John McCain et Mitt Romney. Mais ces candidats doivent faire assaut de conservatisme traditionnel pour séduire les électeurs des primaires, s’éloignant ainsi des attentes du pays dans son ensemble.

Ces mêmes militants conservateurs ont récemment fait échouer un projet de loi soutenu par le président Bush qui aurait légalisé la situation d’une bonne partie des immigrants illégaux, détruisant ainsi tout espoir de conquérir un électorat hispanique, de plus en plus important. Pour le Parti républicain, les défis s’accumulent.

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L’historien Arthur Schlesinger avait suggéré que la vie politique américaine était de nature cyclique, alternant entre domination de l’intérêt privé (fin du XIXe siècle, Années folles, de la période Reagan à George W. Bush) et domination de l’intérêt général (période progressiste, New Deal, années 1960). Il se pourrait bien que, après des années de vents conservateurs, l’Amérique s’aventure sur des terres politiques nouvelles : c’est l’un des enjeux de l’année électorale qui s’ouvre.