Op-Ed

L’Amérique est encore en guerre – America is Still at War

Justin Vaïsse

Depuis le 11 septembre 2001, l’Amérique a changé. Elle est en guerre. Si ces deux constats ont été dressés à maintes reprises, la nature exacte et l’ampleur des évolutions survenues depuis les attentats contre le World Trade Center et le Pentagone n’ont pas toujours été bien comprises en France.

Un Européen qui rendrait visite à ses amis américains ne trouverait pas ces derniers fondamentalement changés. L’individu est le même ; c’est plutôt le fonctionnement de la société politique qui s’est modifié. Les contre-pouvoirs traditionnels, si importants pour la définition même de la démocratie américaine, si puissants et visibles au cours des trente dernières années, semblent avoir été subjugués par le président. Le Congrès vote dans le sens souhaité par la Maison Blanche et laisse une “présidence impériale” s’édifier ; le parti d’opposition ne peut critiquer le président sans être accusé de manquer de patriotisme ; les médias reprennent complaisamment les informations fournies par l’administration ; les intellectuels et la société civile font rarement entendre une voix dissonante ; etc.

Bref, le débat n’a pas disparu, mais l’administration peut conduire ses politiques avec une liberté considérable.

Au c’ur de ce changement se trouve l’opinion publique, la peur et la détermination dont elle est saisie. Dire que les Américains sont en guerre ne signifie pas que tous sont devenus bellicistes, mais que chacun accorde au président une marge de man’uvre beaucoup plus grande qu’auparavant, et une confiance dont on ne trouve d’équivalent qu’à d’autres périodes de guerre.

L’opinion américaine est devenue beaucoup plus malléable depuis le 11 septembre 2001 car le sentiment d’insécurité a joint ses effets à ceux de la traditionnelle “union sacrée” qui accompagne les périodes de guerre. Et George W. Bush a joué à fond de ces deux forces politiques—sentiment d’être en guerre et nationalisme—pour assurer sa domination politique intérieure et conduire la guerre de libération de l’Irak.

D’où des croyances, travaillées habilement par l’administration, qui peuvent sembler étonnantes. Ainsi, juste avant la guerre, entre 42 % et 55 % des Américains croyaient que Saddam Hussein était directement impliqué dans les attentats du 11 septembre 2001. Et, début mai, 75 % d’entre eux estimaient que la victoire en Irak allait rendre la guerre contre le terrorisme plus facile.

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Traditionnellement, pour répondre au défi de l’isolationnisme, ou plutôt de l’apathie de l’opinion publique, et obtenir le soutien de cette dernière pour toute entreprise internationale, le président américain a joué sur trois ressorts.

Le premier est l’idéalisme—la défense de la liberté et de la démocratie.

Le deuxième est le sens de l’honneur, ce que Walter Russell Mead a appelé le “jacksonisme” des Américains. Une fois provoquée, l’Amérique, généralement pacifique, devient terrible. D’où l’importance des événements et menaces, réels ou fabriqués, qui précipitent l’entrée en guerre : la prétendue attaque par les Espagnols du Maine, en rade de La Havane, en 1898 ; le télégramme Zimmermann en 1917 ; Pearl Harbor ; les attaques sans doute imaginaires des Nord-Vietnamiens contre les destroyers américains dans le golfe du Tonkin en 1964 ; etc.

Le troisième ressort est la peur. “Il va falloir ficher une sacrée trouille au pays pour qu’il nous soutienne”, conseillait le sénateur Vandenberg au président Truman en 1947, à l’aube d’un nouveau combat difficile à vendre à l’opinion : la guerre froide. Mais le problème de ce troisième ressort, c’est l’emballement qu’il peut susciter, ce que les Américains nomment “overselling”. Plusieurs groupes ont fait les frais de la fièvre nationaliste et de la psychose d’une cinquième colonne mises en branle par le pouvoir : Allemands-Américains pendant la première guerre mondiale, Japonais-Américains pendant la seconde, communistes ou “compagnons de route” pendant le maccarthysme, au début de la guerre froide.

Ces trois éléments—idéalisme, sens de l’honneur, peur—sont facilement identifiables dans les événements récents autour de l’Irak, et caractérisent bien une période de guerre. A cette situation correspond non pas la disparition des “balances et contrepoids” (checks and balances) qui définissent l’Amérique, mais leur affaiblissement temporaire, comme pendant les autres guerres. L’administration Bush a trouvé, avec la lutte contre le terrorisme, une véritable panacée pour amollir les différents contre-pouvoirs inhérents à la société américaine.

Cette évolution entraîne plusieurs conséquences. D’abord, si les “balances et contrepoids” finiront par se manifester avec le temps, il ne faut pas attendre de revirement de sitôt—les Etats-Unis sont encore en guerre, et le président peut relancer ce thème à loisir, y compris pour la campagne de réélection de 2004, comme le conseiller politique du président, Karl Rove, l’a d’ailleurs déjà promis.

La haute main que M. Bush peut conserver sur ses oppositions intérieures signifie que l’antagonisme avec une partie de l’Europe risque de continuer, notamment au sujet du Moyen-Orient ; l’opinion publique suivra généralement son président, et les voix discordantes seront peu nombreuses.

Quant à la vague de francophobie actuelle, elle doit également être replacée dans le contexte de cette société en guerre. L’opinion américaine, travaillée par l’administration Bush, a considéré, comme le montrent les sondages cités plus haut, que sa propre sécurité était en jeu, et que l’invasion de l’Irak faisait partie intégrante de la guerre contre le terrorisme, qu’il s’agissait en somme d’un enjeu vital pour la sécurité nationale.

Il n’est donc pas étonnant que les oppositions à la guerre aient été considérées non pas comme des désaccords acceptables sur un dossier de politique étrangère, mais comme de véritables trahisons.

Cette différence de perception explique la réaction contrastée des deux opinions : les Français étaient majoritairement anti-Bush ou antiguerre, pas antiaméricains ; les Américains n’étaient pas anti-Chirac, mais antifrançais. Si l’on veut renouer durablement le dialogue avec l’Amérique, il faudra d’abord s’efforcer de mieux la connaître, et de mieux la comprendre.

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