Op-Ed

CIA et banlieues françaises: décryptage d’une info choc

Justin Vaïsse

Avec des formules comme “OPA américaine sur les Beurs et les Blacks” (pour Marianne2), ou “une énorme opération d’infiltration de l’ambassade des Etats-Unis dans les banlieues françaises “ (Solidarité et Progrès), nombre de publications Web ont repris, non sans forcer la note sensationnaliste et paranoïaque, une série d’articles publiés en double page par Le Parisien lundi 21 avril.

Selon le quotidien, depuis le 11 septembre 2001, “les Américains” multiplient les initiatives en direction des quartiers sensibles. Ils organisent des voyages aux Etats-Unis pour des responsables d’association, les convient à l’ambassade, soutiennent des projets en banlieue.

Tout cela dans un double souci de sécurité -mieux comprendre les phénomènes de radicalisation qui pourraient un jour aboutir à des attentats outre-Atlantique- et d’image, pour redorer le blason de l’Amérique après la vague d’impopularité qui a accompagné la guerre en Irak.

Le surlendemain, France 2 a également diffusé dans son journal de 20h un sujet sur le même thème (date: mercredi 23 avril 2008, cliquez sur le sujet de 20h21, “La banlieue française, un exemple pour les USA”). Les articles et interviews du Parisien, tous signés d’Emeline Cazi, sont disponibles sur le site du journal (principal article, lire aussi celui sur la CIA, celui sur les réceptions de l’ambassadeur, et celui sur les voyages dans le cadre du “International Visitor Program”).

Il ne manque qu’un encart sur “Des sponsors très convoités”, et l’interview de votre serviteur, “Les Américains cherchent à se créer un réseau”, que vous pouvez néanmoins retrouver dans son intégralité sur le site de la Brookings.

Le sujet m’est en effet familier, en raison de mes choix de spécialisation (Etats-Unis, relations internationales et islam en France), et je me suis dit que j’allais ajouter quelques remarques sur le sujet -fond et forme- pour les lecteurs de Rue89 qui seraient intéressés.

1. Et le copyright alors?

Les articles de départ sont bons (précis, sourcés, évitant l’exagération), même si je reprocherais l’absence de distinction entre les différents acteurs: parmi “les Américains”, qui fait quoi?

C’est décisif pour comprendre ce qui se passe. Et bien sûr, mais ce problème est difficile à éviter, la confusion banlieues/islam. Mais ce qui est choquant, c’est la reprise par différents sites Web des infos du Parisien sans grand apport propre (au moins mentionnent-ils leur source), et surtout l’absence de mention par France 2, dans leur reportage, de cette source, ce qui est vraiment gonflé puisqu’ils sont allés chercher les mêmes témoins qu’Emeline Cazi mais sans la créditer -ni Le Parisien- du travail initial.

2. La CIA ne “recrute” pas.

La partie la moins convaincante de tout cet ensemble concerne la CIA. L’interview d’un mystérieux chercheur anonyme qui dit avoir refusé “d’amener en banlieue” deux Américains “dont les masques sont tombés très vite” est un modèle de confusion.

Rappelons que la règle officieuse entre services de renseignement américain et français interdit le recrutement d’agents dans l’autre pays. Si la CIA tentait de recruter dans les banlieues ou aux abords des mosquées, les RG (pardon, la DCRI) et la DST seraient au courant très vite et ne seraient pas contentes du tout -souvenons-nous de l’expulsion d’agents américains par Charles Pasqua en 1995.

Mais si on lit plus attentivement le court article du Parisien, tout devient plus clair: le chercheur français décrit deux personnes venues enquêter (c’est bien le titre: “Les enquêtes de la CIA”), pas recruter. Il dit lui-même que leur but était de “mettre la main sur le réseau associatif” (bigre), mais afin de “comprendre, en passant du temps dans les banlieues européennes, comment on pouvait basculer dans un commando terroriste.”

Or, la branche recherche de la CIA, le National Intelligence Council (NIC) s’est en effet intéressée, ces dernières années, à cette problématique de la radicalisation en Europe, et l’on ne voit pas bien en quoi cela serait préoccupant.

3. NIC, ambassade, département d’Etat, fondations: les acteurs américains en banlieue.

Comme c’est toujours le cas, il n’y a pas “l’Amérique”, mais de multiples acteurs, à la fois gouvernementaux et non-gouvernementaux. Dans cette affaire, il faut distinguer:

1. Le NIC (lire plus haut).

2. Le département d’Etat via le Bureau of Intelligence and Research, qui conduit des enquêtes sur les pays étrangers. Je me souviens d’un article du Canard enchaîné en 2004 qui révélait un appel d’offres du département d’Etat pour un sondage sur les musulmans de France.

J’ai pu avoir accès à ce sondage très riche daté de mai 2005, conduit par l’Ifop, et intitulé “French Muslims Favor Integration into French Society” (“Les musulmans français prêts à s’intégrer dans la société française”). Ce sondage aboutissait aux mêmes conclusions que tous les autres (cf. mon ouvrage sur les musulmans de France), et concluait:

“Alors que les gros titres en France et ailleurs sonnent souvent l’alarme quant à un fossé culturel entre européens et musulmans, une étude du Office of Research auprès des musulmans français dresse un tableau bien différent.

“La grande majorité des musulmans en France disent faire confiance au gouvernement du pays, se sentent au moins en partie français et soutiennent l’idée d’intégrer la société française.

“La question est de savoir si des incidents répandus de discrimination raciale ou religieuse vont endurcir les attitudes des musulmans en France.”

“While headlines in France and elsewhere frequently signal alarm over a cultural gulf between Europeans and Muslims, an Office of Research survey among French Muslims tells a different story. Large majorities of Muslims in France voice confidence in the country’s government, feel at least partly French and support integrating into French society. The question is whether widespread incidents of racial or religious discrimination will harden Muslim attitudes in France.”

3. Le département d’Etat, via l’International Visitor Leadership Program, celui qui organise les fameux voyages aux Etats-Unis “tous frais payés” (expression du Parisien partout reprise).

C’est un vieil instrument de diplomatie publique qui consiste à inviter des jeunes personnalités d’autres pays pour leur faire connaître directement – et non par l’intermédiaire des médias ou de clichés -la réalité du pays en question.

Pierre Haski en avait déjà parlé dans ces colonnes à propos de Nicolas Sarkozy “agent américain”.

La France a d’ailleurs son propre programme, (lire le point 4 ci-dessous), et il existe aussi des programmes légèrement différents organisés par des organismes non étatiques (French-American Foundation, German Marshall Fund, etc.).

4. L’ambassade des Etats-Unis à Paris, qui compte parmi ses missions -comme toutes les ambassades de tous les grands pays- de bien connaître les évolutions de la société où elle se trouve, et de favoriser les échanges non seulement économiques, mais aussi culturels et de “politiques publiques”.

Elle doit aussi veiller à l’image de son pays dans cette société où elle se trouve. D’où l’intérêt porté aux banlieues et à l’islam de France, qui n’est pas seulement motivé par des raisons sécuritaires. Je relève d’ailleurs que pour France 2, c’est la banlieue française qui peut servir d’inspiration pour les Etats-Unis, alors que dans l’article du Parisien, c’était l’inverse…

5. Les grandes fondations philanthropiques américaines, qui fournissent l’essentiel des financements “américains” à des projets sur la diversité mais aussi sur l’art, les médias, etc. L’ambassade a certes un budget d’intervention, mais sans connaître les chiffres, je pense qu’il est sans commune mesure avec le soutien qu’on peut trouver auprès de ces fondations.

4. La France aussi fait un travail d’influence (encore heureux).

Bref, loin d’une opération “d’infiltration des banlieues”, c’est d’un classique travail d’influence en direction de la société civile qu’il s’agit ici, comme d’autres pays le font également, à commencer par, disons, la France (au hasard) aux Etats-Unis (au hasard).

La seule vraie différence, ce sont les moyens disponibles, bien plus réduits dans notre cas, comme il est normal. Mais l’ambassade à Washington est très active pour favoriser les échanges franco-américains et défendre l’image de la France aux Etats-Unis.

Ainsi en 2003, après la vague de francophobie liée à la guerre en Irak, l’ambassadeur avait créé un “caucus” français (groupe d’amitié parlementaire) au Congrès et recruté un agent de liaison avec ledit Congrès. Il avait aussi invité de nombreuses personnalités de la société civile à dîner à l’ambassade pour expliquer la position française. Et il avait décoré à tour de bras des anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale venus se battre en France.

Autre instrument: le Programme d’invitation des personnalités d’avenir (PIPA) du Quai d’Orsay, géré par le Centre d’Analyse et de Prévision, créé en 1989 sur le modèle… de l’International Visitor Leadership Program.

Chaque année, une centaine d’étrangers de tous les pays du monde sont invités à passer une semaine ou dix jours en France, “tous frais payés”, pour mieux connaître la réalité de notre pays. Les chiffres du Pipa ne sont pas aussi impressionnants que ceux de son homologue américain, mais il peut se targuer de belles réussites: des premiers ministres et des décideurs politiques un peu partout dans le monde (feu Annah Lindh, José Maria Aznar, Anatoli Tchoubais, Costas Caramanlis…), et même une prix Nobel de la paix, Chirine Ebadi.

Comme les Etats-Unis avec les banlieues françaises, la France a su réorienter ce programme quand il le fallait: ainsi au moment de la vague d’actes antisémites du début des années 2000, qui a été très dommageable en termes d’image, priorité a été donnée à des membres de la communauté juive américaine -non pas pour faire de la propagande, mais pour leur montrer la réalité de la situation: (des actes qui se sont en effet multipliés, mais aussi de nouveaux outils de lutte, et une France qui n’est pas antisémite) et dissiper les idées reçues.

5. Que penser de tout cela?

D’abord que l’influence, qui est une mission naturelle des diplomaties modernes (il ne suffit plus aux diplomates de parler aux diplomates, la société civile et l’opinion publique comptent) est un travail de chien -il est très difficile d’en mesurer l’efficacité.

Non seulement celle-ci peut être balayée par une décision politique impopulaire, mais rien ne garantit que la personne qu’on invite par exemple à voyager aux Etats-Unis ou en France va changer d’idée sur le pays en question.

D’ailleurs, souvent ceux qui acceptent au départ ne sont pas les plus antiaméricains ou les plus francophobes… dans le reportage de France 2, Aziz Senni dit “lorsque vous revenez, vous ne pouvez pas être ingrat et ne pas remercier ceux qui vont ont invité”. Certes, il faut remercier, mais rien ne force non plus à soutenir Washington, ou Paris, ce serait trop facile.

Ensuite que les banlieues, qui deviennent soudain “nos banlieues” dès que l’Amérique fait mine de s’y intéresser, n’appartiennent à personne. Je n’ai pas l’impression que la “politique de la ville” ait été un tel succès depuis vingt ans que l’on puisse se permettre de balayer d’un revers de main les échanges avec d’autres pays ou le soutien de fondations américaines à des initiatives ponctuelles -tant qu’il n’y a pas d’activité politique secrète, cela va de soi.

Enfin que la crispation et le spectre de “l’infiltration” dès que les Américains ou les fondations entrent en jeu fait un peu penser à la réaction d’un Poutine ou d’un Loukachenko prenant peur d’un renversement démocratique comme en Serbie (2000), en en Géorgie (2003) ou en Ukraine (2004). Or, je ne pense pas qu’on ait grand-chose à craindre de ce côté-là!