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L’Europe islamisée : réflexions sur un genre littéraire américain

Justin Vaïsse

Avec Reflections on the Revolution in Europe, le journaliste du Financial Times et du Weekly Standard Christopher Caldwell signe le volume le mieux écrit et le plus efficace d’un genre littéraire, particulièrement présent aux Etats-Unis, selon lequel l’Europe s’islamise, ou du moins voit son identité; occidentale se dénaturer en raison de l’immigration musulmane: “L’Europe peut-elle encore être l’Europe avec des gens différents dedans? La réponse est non”, annonce le résumé; du livre de Caldwell.[1]

Ce genre littéraire, s’il ne dupe pas tout le monde, oriente profondément le débat du monde anglophone sur ces questions en y ancrant des prémisses erronées (sur la démographie, le profil social des populations issues de l’immigration, l’identité musulmane, etc.), bien au-delà des seuls auteurs conservateurs. De fait, pour quelques critiques clairvoyantes et informées, les observateurs anglophones ont généralement encensé le livre (le Washington Post, le New York Times avec non pas un, mais deux comptes rendus très louangeurs), ou l’ont mollement critiqué en concédant l’essentiel de l’argument (The New Republic, The Economist, The New York Review of Books) – quand ils n’ont pas tout simplement qualifié le livre de référence ultime, de “meilleur sur l’islam en Europe.”[2] Quant au grand public, il sera facilement attiré par le tableau vivant que brosse Caldwell, une suite d’anecdotes journalistiques, accompagnées de quelques réflexions un peu plus sérieuses: “Rien n’est plus séduisant qu’une demi-vérité”, rappelle Andrew Moravcsik dans son compte rendu, critique celui-là, du livre pour Foreign Affairs.[3]

Or, c’est bien là que commence le problème. Si le livre est une “demi-vérité”, c’est qu’il qu’il comporte de nombreuses erreurs, distortions et surtout omissions au sujet des musulmans d’Europe, aboutissant à peindre un tableau partial et trompeur qui débouche naturellement, pour ceux qui l’acceptent, sur une validation tautologique des hypothèses culturalistes de l’auteur selon lesquelles on ne peut pas être à la fois Européen et musulman. 

Un tableau trompeur et tronqué

On se contentera ici de donner quelques exemples des plus importantes distortions factuelles qu’on trouve dans le livre, pour ce qui concerne la France, d’autres observateurs en ayant fait des listes plus longues pour l’Europe.[4] Un exemple devrait interpeler le lecteur français: la lecture “civilisationnelle” des émeutes urbaines de 2005 (page 142 et suivantes). Caldwell avance que les jeunes qui ont brûlé des voitures “sympathisaient avec le jihad”, qu’ils étaient des “militants acharnés de la cause arabe en Irak, Afghanistan et Palestine”, qu’ils adhéraient à une forme autodidacte de fondamentalisme appelée ‘salafisme cheikhiste’, et qu’à tout le moins, s’ils n’étaient pas des musulmans croyants, ils se situaient dans “le camp Islam” (“they believed in Team Islam”). Cette interprétation peut surprendre, puisque toutes les études disponibles — sans exception — ont pointé une série de facteurs qui écartaient explicitement cette explication au profit d’éléments solidement documentés: violences policières comme élement déclencheur, discriminations, démographie particulière des zones touchées (disproportion de jeunes) et chômage comme facteurs structurels (voir, entre autres, les travaux de sociologues et d’experts rassemblés par le Centre d’Analyse Stratégique en 2006) [5].

Sur quoi s’appuie alors Caldwell pour défendre sa lecture culturelle et relgieuse? Sur le rapport très sérieux du Crisis Group, “La France face à ses musulmans: Émeutes, jihadisme et dépolitisation”[6] qui dit… exactement l’inverse de ce que Caldwell veut lui faire dire[7]. Ce rapport souligne en effet que deux tendances dominent le paysage des banlieues à forte proportion de populations issues de l’immigration. D’un côté quelques jeunes sont attirés par le salafisme en effet “cheikhiste”, selon la distinction opérée par Gilles Kepel, c’est-à-dire qui se désintéresse totalement de la sphère publique et de la politique (à l’inverse du salafisme “jihadiste” à tendance terroriste, mais pas émeutière, qui attire un nombre infime de jeunes), et que d’un autre côté règnent en masse la dépolitisation et l’anomie, qui conduisent aux violences urbaines désorganisées et sans lendemain. Entre ces deux tendances, pas de mobilisation de nature identitaire ou religieuse qui expliquerait les violences. Et le rapport de conclure: “L’embrasement des banlieues d’octobre et novembre 2005 s’est fait sans acteurs religieux et a confirmé que les islamistes ne tiennent pas ces quartiers… Alors qu’ils avaient tout intérêt à calmer le jeu pour montrer leur capacité de contrôle, ce fut largement l’échec: pas d’agents provocateurs barbus derrière l’embrasement, ni de “grands frères” derrière pour l’éteindre… Quant aux grandes instances de l’Islam de France, elles ont montré leur manque de prise sur les événements et sur les populations impliquées.”

Si, dans ce cas précis, la lecture de Caldwell constitue un contresens pur et simple, on trouve plus souvent, sous sa plume, des exagérations, par exemple la description du Conseil français du culte musulman comme organisation revendicatrice et “véhémente” (“strident“, page 200). Quiconque a suivi la création puis la vie du CFCM sait bien que cette instance, pour toute son importance symbolique, est profondément divisée et toujours au bord de l’implosion, quasiment incapable de se prononcer sur les questions religieuses et politiques de base. Suggérer qu’elle puisse être “véhémente” est faire preuve d’une imagination fertile. Caldwell avance aussi que la très grave et préoccupante vague d’actes antisémites qui a touché la France à partir de la fin septembre 2000 a été “presque entièrement le fait des Beurs” (page 173), alors que les rapports de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme, qui font référence, sont beaucoup plus nuancés: la responsabilité d’auteurs « arabo-musulmans » se stabilise entre 25 et 40% des menaces et attaques après l’année 2000, avec 50% d’actes non élucidés et entre 15 et 35% attribués à l’extrême droite. La différence n’est pas énorme, et il existe un vrai problème, grave et persistant, de diffusion, dans certains milieux, d’une culture antisémite. Mais une exagération par-ci, une exagération par-là aboutissent à dresser un tableau qui n’est simplement pas exact, et déforment la réalité des rapports sociaux en France aujourd’hui.

On en donnera deux derniers exemples. Contrairement à ce qu’avance Caldwell page 287, la condamnation du recours au terrorisme par les responsables musulmans d’Occident a été constante, répétée et explicite – mais on n’y prête jamais attention. On pense notamment à la très solennelle et explicite déclaration de Topkapi du 2 juillet 2006, à laquelle participaient notamment le CFCM ainsi que Tariq Ramadan et Yussuf Al-Qaradawi, deux des cibles favorites de Caldwell.[8] Un dernier exemple est fourni par le rejet du traité constitutionnel européen par le référendum de 2005. Caldwell avance qu’une majorité relative de votants (“plurality”) ont mentionné leur refus de l’entrée de la Turquie dans l’Europe comme raison de leur opposition au traité (p. 305). En réalité, seuls 6% des sondés l’on fait, alors qu’ils pouvaient citer plusieurs causes à la fois (l’islam n’étant d’ailleurs pas nécessairement le seul motif d’opposition)[9]

On arrêtera ici l’énumération, car d’un certain point de vue, le problème le plus important n’est pas celui des erreurs, mais celui des omissions. Le livre de Caldwell, en effet, n’offre pas un tableau de l’islam et de l’immigration en Europe, mais un argumentaire sur la menace que représentent l’islam et l’immigration pour l’Europe, défis que l’auteur gonfle en rassemblant tous les éléments les plus négatifs et les plus inquiétants, qu’ils soient bien réels (meurtre de Theo Van Gogh, attentats de Londres et Madrid, crimes d’honneur, etc.) ou gonflés voire imaginaires (cf. ci-dessus), et en omettant tous les éléments positifs qui aboutiraient à relativiser le tableau. C’est un peu comme un ouvrage sur la question noire aux Etats-Unis qui n’évoquerait que les ghettos, la pauvreté, le crime et les taux d’incarcération très élevés, la rancœur anti-blanche, sans mentionner les progrès qui ont été réalisés au cours des dernières décennies sur tous les plans, ni d’ailleurs l’ampleur historique de la tâche et le lourd legs de l’histoire. Un tel livre serait “exact” dans la mesure où il pointerait des problèmes “réels”, mais il ne serait qu’à moitié exact pour décrire la situation dans son ensemble, et serait donc tout à fait trompeur.

S’il est certain que les problèmes abondent, l’auteur passe entièrement sous silence les progrès de long terme et les zones de réussite dans l’intégration des populations immigrées, ou encore la graduelle acceptation de l’islam dans le paysage européen – certes encore difficile, et plus avancée dans certains pays (France) que dans d’autres (Danemark). Pour la France, qu’on songe à l’ascension, difficile mais réelle, d’enfants d’immigrés dont les parents sont partis du plus bas de l’échelle sociale. Ou encore aux initiatives multiples de lutte contre les discriminations (HALDE, programmes de “discrimination positive” dans l’enseignement supérieur, Charte de l’égalité, etc.) qui ont pris corps ces dix dernières années. Il arrive que Caldwell lui-même, comme par inadvertence, soulève le voile de cette autre réalité: ainsi, page 129, il évoque le “professional credentialing” et la réussite de nombreux jeunes Français arabes issus de l’immigration dans les professions médicales et juridiques. Page 175, il mentionne au détour d’une phrase la “classe moyenne musulmane”, dont le lecteur n’avait jamais entendu parler jusque là – il pouvait à bon droit penser, à lire  Caldwell, que tous les musulmans étaient des déshérités et des fanatiques. Mais ce sont les seuls passages où est suggérée la possibilité que certaines des dynamiques liées à l’immigration et l’islam en Europe soient positives.

Un dernier exemple: il était, dans les années 1980 et 1990, quasiment impossible pour des musulmans français de construire une mosquée en France, du fait de l’opposition et de l’inquiétude des conseils municipaux, et de leurs propres divisions (entre groupes d’origine marocaine et d’origine algérienne notamment). Du coup, les fidèles priaient dans des conditions indignes, dans des caves ou des pièces communes au pied des immeubles, avec le risque que dénonçait Nicolas Sarkozy à l’époque: “une identité humiliée devient une identité radicalisée”. Dans les années 2000, la situation s’est améliorée sur le terrain en dépit des polémiques nationales, du fait d’une meilleure compréhension des acteurs locaux entre eux – et de nombreux projets, petits ou grands, ont vu le jour, conduisant à une normalisation bénéfique de l’islam en France[10].

Cela ne veut certainement pas dire que tout va bien. Il reste d’un côté des réactions violentes contre cette présence et cette normalisation (que le débat sur l’identité nationale pourrait soit aider à s’exprimer au grand jour — une prise en compte politique qui serait bénéfique à long terme — ou bien alors encourager et radicaliser, ce qui serait désastreux) et, du côté des musulmans, des phénomènes de repli voire de contestation du modèle républicain (que le débat sur l’identité nationale risque fort d’acentuer). Mais cela signifie que les lignes évoluent, qu’un ajustement réciproque s’opère, qui garde pour socle les valeurs républicaines. Après tout, personne n’a dit que l’enfantement d’un islam européen se ferait dans l’harmonie et la concorde.

Or, tout à leurs prédictions alarmistes, les auteurs comme Caldwell ne mettent jamais leur propos en perspective historique, ce qui les conduit à décrire les défis actuels de l’intégration comme “uniques” et insurmontables. Pourtant, l’histoire des pays européens est faite de défis “uniques” à la construction et à l’unité des Etats qui n’étaient pas moins faciles à surmonter – les régionalismes et séparatismes, l’intégration des “classes laborieuses, classes dangereuses” dans le jeu démocratique au XIXe siècle, la lutte des classes (pensons au Front populaire), les luttes idéologiques (fascisme, communisme, etc.), les totalitarismes (Italie, Allemagne, guerre d’Espagne…), etc. Les problèmes bien réels d’intégration économique, sociale et culturelle des populations immigrées récentes et de leurs descendants sont sans nul doute plus ardus que ceux posés par les vagues d’immigration précédentes, mais ils appartiennent au paysage européen depuis une trentaine d’années et ont connu des évolutions multiples – certaines négatives, beaucoup d’autres positives. A en croire les auteurs comme Caldwell, la situation présente est soudain devenue intenable, et le ciel est prêt à nous tomber sur la tête.

L’autre omission de taille, chez tous ces auteurs, concerne l’ampleur des discriminations et du racisme. Dans le livre de Caldwell, ces fléaux ne sont presque jamais rappelés. Ce sont bien plutôt les musulmans ou les immigrants qui adoptent des attitudes communautaristes et de repli, ce sont eux qui refusent l’intégration. Pour l’auteur, le fait que certains Européens insistent sur ces questions est une marque de faiblesse reflétant leur sentiment de culpabilité, leur mauvaise conscience tiers-mondiste déplacée, et dont les immigrés et leurs enfants abusent à leur profit. Le problème, c’est que cette omission fausse le tableau de l’intégration: sans les phénomènes de ghettoïsation et de discrimination (à l’emploi, mais aussi au logement, à l’entrée des boîtes de nuit, etc.), les attitudes communautaires, en particulier chez les “seconde génération” – des individus français nés en France – ne sont explicables que par la culture et la religion. On l’a vu plus haut: les violences urbaines de 2005 (comme celles qui surviennent encore régulièrement à plus petite échelle) sont liées à une multiplicité de facteurs. Mais si l’on évacue, comme le fait Caldwell, les discriminations et ce qui leur est en partie lié (chômage massif, éloignement des centres urbains et concentration de populations pauvres issues de l’immigration, rapports difficiles avec la police), il devient beaucoup plus facile de les expliquer par l’islam et des facteurs identitaires.

Deux postulats erronés

Mais venons-en à la thèse principale de Caldwell. Contrairement à d’autres auteurs dans la même veine qui prédisent l’islamisation inéluctable de l’Europe et l’avènement de “l’Eurabie” en une génération (cf. infra), Caldwell est un peu nuancé. Il fait l’hypothèse que la rencontre entre une Europe fatiguée, post-moderne et en proie au doute d’un côté, et une culture musulmane fière et dominatrice, portée par une immigration et une démographie galopantes de l’autre, va aboutir à la subversion de l’identité occidentale de l’Europe. Cette thèse repose sur deux postulats pour le moins contestables.

Le premier concerne le nombre de musulmans en Europe, comparable, à en croire Caldwell, au nombre d’Irlandais arrivés à Boston dans la seconde moitié du XIXe siècle, et qui ont fini par transformer l’identité de la ville. L’auteur cite les estimations les plus hautes, par exemple celles du National Intelligence Council (NIC) qui estime que le nombre de musulmans en Europe de l’Ouest pourrait aller jusqu’à 18 millions, et jusqu’à 25-30 millions en 2025.[11] Or, même ces chiffres sans doute exagérés restent modestes: ils signifient qu’on trouve autour de 5% de musulmans en Europe de l’Ouest et une proportion encore inférieure dans l’Union européenne (le chiffre pour “la grande Europe”, y compris la Russie et les Balkans, est le même: 40 millions sur 800, soit 5%). Bien sûr, dans certains pays comme la France, et surtout dans certaines zones urbaines, le pourcentage et les projections pour l’avenir sont bien plus élevés, et cela pose, localement, de vrais problèmes, notamment quand la diversité ethnique et religieuse disparaît. Mais cela ne veut pas dire que l’Europe soit en péril. Et il faut garder à l’esprit quatre éléments pour mettre ces chiffres en perspective.

D’abord, pour la plupart des pays, ces chiffres correspondent aux musulmans sociologiques, ceux qui ont au moins un ancêtre né dans un pays à majorité musulmane. Il ne s’agit pas de croyants, ni de pratiquants, ni même de personnes qui se considèrent musulmanes. Or, lorsque ce sont ces “musulmans” revendiqués qui sont estimés, les chiffres sont beaucoup plus bas. Ainsi une étude récente du Pew Center fondé sur les résultats de l’Etude des Relations Familiales et Intergénérationnelles (ERFI) de l’INED aboutit à un total de 3,5 à 4 millions de personnes qui en France se décrivent comme étant musulmanes “d’origine ou d’appartenance” religieuse[12], soit moins que les 5 à 6 millions de musulmans sociologiques estimés[13]. Nul doute qu’une minorité de 10%, ou même 5% de la population peut avoir un impact réel sur un pays donné, mais de là à subvertir son identité et à le “dominer”, il y a un pas.

Le deuxième élément concerne l’immigration en provenance des pays à majorité musulmane, qui s’est réduite, jusqu’à atteindre environ 500 000 personnes par an pour toute l’Union européenne (500 millions d’habitants)[14], chiffre auquel il faut ajouter les clandestins (estimés, pays musulmans ou non, à plus d’un demi-million). Si l’immigration “musulmane” ne représente donc chaque année que 0,2% de la population européenne au maximum, ce n’est pas non plus, troisième élément, par la fécondité différenciée que les musulmans vont croître à l’avenir. Contrairement à ce que dit Caldwell, un consensus existe parmi les démographes sur la chute rapide des taux de fécondité parmi les immigrants et leurs enfants.[15] Enfin, quatrième élément, les pays européens, qui ont établi des records de basse fécondité dans les années 1980 et 1990, voient tous leur taux remonter (hormis l’Allemagne) — et cette hausse n’est due qu’en partie à l’apport des populations immigrées.[16]

Un dernier aspect de cette question des chiffres illustre de façon amusante l’état d’esprit de Caldwell : il estime qu’il existe un phénomène de “white flight” (“départ des blancs”) européen, fuyant un continent où ils ne se sentent plus chez eux et accentuant l’effet de la prétendue vague démographique musulmane, en particulier pour l’Allemagne. Il est vrai que de nombreux Allemands quittent leur pays chaque année (109,500 en 2001, 144,800 en 2005), mais avancer que c’est “peut-être à cause de l’immigration” (p. 60) relève de la pure spéculation, d’autant plus hasardeuse que Caldwell ne dit pas un mot des retours, qui conduisent à relativiser le phénomène (par exemple 111 291 retours contre 165 180 départs pour 2007, soit environ 50 000 départs nets, soit 0,06% de la population allemande), et à formuler plutôt l’hypothèse de mouvements liés à la mondialisation qu’à la fuite d’une Allemagne tombée aux mains des musulmans[17].

Au-delà des erreurs de chiffres, il faut souligner que l’argumentaire de la progressive “domination” musulmane et le raisonnement démographique par blocs juxtaposés ne tient que si l’on considère effectivement les musulmans comme des non-Européens, au lieu de les considérer comme une catégorie de population européenne définie par sa religion ou par son statut (immigrants, ayant la nationalité ou non, ou non-immigrants). Autrement dit, on ne peut entrer dans le raisonnement sur les chiffres (la “guerre des ventres” entre Européens de souche et musulmans) que si l’on accepte les prémisses des auteurs culturalistes comme Caldwell: un musulman ne sera jamais un Européen. Le modèle sous-jacent, toujours implicite, est en réalité ethnique: tout comme un Arabe ou un Noir ne sera jamais blanc, il faudra toujours compter à part les musulmans, même après un mariage mixte, même après plusieurs générations vivant en France.

Et c’est là le deuxième postulat très contestable de la thèse de Caldwell — le culturalisme. Le cliché à l’œuvre, c’est qu’on n’échappe pas à sa “culture d’origine”, définie essentiellement par la religion, identité qui commande une loyauté d’ordre politique, ici à ce que Caldwell appelle “le camp de l’islam” (“Team Islam”). Contrairement à l’évidence[18], les culturalistes estiment qu’on ne peut pas marier plusieurs identités: on est soit Français, soit musulman. De ce point de vue, l’une des phrases les plus troublantes du livre se trouve page 270: “Des Européens qui étaient apparus comme pleinement assimilés — comme Mohammed Bouyeri et Mohammed Sidique Khan — ont soudain fait défection pour revenir à leur identité ancestrale”. Cette phrase semble impliquer (par inadvertance, espère-t-on) que l’assassin de Theo Van Gogh et le principal terroriste des attentats de Londres sont soudain revenus à leur identité d’origine, l’islam, et ont décidé d’assassiner des Occidentaux. Tous les travaux des chercheurs sur l’identité imaginée, sur l’islam globalisé (Olivier Roy) et ses dérapages, sur les complexités de la radicalisation semblent avoir été écrits en vain pour Caldwell, qui voit une culture musulmane unifiée et uniformément hostile à l’Occident: “Il y a 1,2 milliard de musulmans, tous unis par l’Internet dans une Oumma globale” (p. 173). Ce faisant, Caldwell s’interdit conceptuellement de penser l’intégration pacifique de l’islam en Europe : une pratique de cette religion apaisée et conforme aux normes prévalentes est, en quelque sorte, un non-sens.

Cette vision est bien sûr liée à celle du choc des civilisations, que l’auteur pousse à sa limite, par exemple page 177: “Le retour de l’islam n’est pas simplement la résurgence d’une doctrine mais la résurgence d’un peuple. Les armées musulmanes (y compris les terroristes) sont de plus en plus confiantes et dominatrices.” Caldwell estime que par-delà l’épiphénomène que fut la guerre froide, “dans laquelle les conflits politiques tendaient à tourner autour des idéologies économiques et matérialistes de l’âge industriel”, l’affrontement entre Islam et Occident est bel et bien la réalité transcendante, “l’ordre permanent des choses” (p. 115). Cette vision n’est pas spécifiquement “américaine”, elle est largement partagée de par le monde – d’ailleurs tous les culturalistes se renforcent et se légitiment mutuellement en se citant les uns les autres, c’est pourquoi les citations d’islamistes sont nombreuses dans le livre – mais elle coïncide néanmoins avec une grille américaine de vision de la société, où les différences ethniques et religieuses sont plus prégnantes qu’en Europe. De façon intéressante, on remarque que Caldwell insiste sur la comparaison des musulmans européens avec les Africains-Américains plutôt qu’avec les Hispaniques. Pourtant, les Hispaniques aux Etats-Unis sont bien plus nombreux que les musulmans en Europe, et leur dynamisme démographique est supérieur (taux de fécondité de 3 enfants par femme, un bébé américain sur quatre en 2007)[19]. Mais les Hispaniques, d’après Caldwell, ne menacent pas les Etats-Unis, car ils ne sont pas “différents”, en raison de leur religion. C’est pourquoi les “dominations” de villes par les Noirs (Washington DC par exemple) ou les Hispaniques (en Californie notamment) ne portent pas à conséquence, contrairement aux “dominations” de villes européennes par des majorités musulmanes. 

La littérature “Eurabie”

Reflections on the Revolution in Europe est en fait le mieux écrit d’une série d’ouvrages alarmistes avançant peu ou prou la même thèse: sous l’effet de l’immigration, l’Europe change de nature, d’identité politique; elle est comme finlandisée voire colonisée par le monde musulman. On trouvera en encadré les principaux titres de ce genre, et l’on remarquera la profusion d’auteurs américains. Ce genre littéraire apparaît largement comme la continuation d’une littérature sur la décadence de l’Europe que des auteurs conservateurs et néoconservateurs comme Walter Laqueur ont produit depuis les années 1970, et qui est en partie le reflet des débats américains internes (en l’occurrence, contre le multiculturalisme et les libéraux, auquel l’Europe est assimilée). Jusqu’aux années 1990 et 2000, cette littérature portait sur les questions de politique étrangère (condamnation de la Détente avec l’URSS et du manque de fermeté des Européens avec les dictatures), sur l’Union européenne (cette hydre bureaucratique antidémocratique), sur l’étatisation et les systèmes sociaux sclérosants, etc. Un nouveau chapitre s’y ajoute à présent: la subversion ou la colonisation à rebours par les musulmans. Au fond, ces derniers ont pris la place des euro-communistes, tandis que les pays musulmans ont pris la place de l’URSS: nouvel affrontement global, nouveaux ennemis, mais même vieille Europe faible, alliée fragile de l’Amérique. 

Littérature “Eurabia”: quelques auteurs nord-américains 

* Bruce Bawer, While Europe Slept: How Radical Islam is Destroying the West from Within (2006) et Surrender: Appeasing Islam, Sacrificing Freedom (2009).

* Walter Laqueur, The Last Days of Europe: Epitaph for an Old Continent (2007).

* Bernard Lewis, Europe and Islam (2007).

* Bruce Thornton, Decline and Fall: Europe’s Slow Motion Suicide (2007).

* Mark Steyn, America Alone: The End of the World As We Know It (2006).

* Claire Berlinski, Menace in Europe: Why the Continent’s Crisis Is America’s, Too (2006).

* Tony Blankley, The West’s Last Chance: Will We Win the Clash of Civilizations? (2005).

* Pat Buchanan, The Death of the West: How Dying Populations and Immigrant Invasions Imperil Our Country and Civilization (2002).

Quelques auteurs européens

* Melanie Philips, Londonistan (2007).

* Ayaan Hirsi Ali, Infidel (2007).

* Bat Ye’or (Gisèle Littman), Eurabia : L’axe euro-arabe (2006).

* Oriana Fallaci, La Rage et l’orgueil (2002).

De fait, on trouve dans l’ouvrage de Caldwell de nombreux clichés qui étaient déjà présents dans cette littérature europhobe: l’Europe est en déclin (p. 347), elle ne croit plus en elle-même, déteste ce qu’elle est (une “xénophobie envers elle-même”, p. 105); elle est lâche, finlandisée, cette fois de l’intérieur, par ses populations musulmanes; elle est obsédée par son statut subordonnée par rapport aux Etats-Unis et rongée par l’antiaméricanisme (pp. 334, 336, 337); elle est non seulement vieillissante (démographiquement) mais aussi de plus en plus sénescente (p. 63); elle manque de ressort vital ; elle manque d’appétit sexuel (“Les Européens commencèrent à se percevoir comme méprisables et mesquins, grotesques et asexués”, p. 103); elle est féminine (un vieux cliché, depuis la seconde guerre mondiale, rappelé à l’occasion de la métaphore “Mars et Vénus” de Robert Kagan, ou de D. de Villepin qui “a ses vapeurs”, disait Colin Powell); elle est de moins en moins féconde alors que les musulmans sont fertiles et la pénètrent de toutes parts (une métaphore implicite présente dans plusieurs passages). Le peuple européen est dominé et trahi par des leaders gauchistes naïfs, élitistes et condescendants qui ont laissé s’installer les immigrants contre leur gré; le peuple, quand il vote pour des politiciens xénophobes, a bien raison (pp. 98, 101, 139).

Comment expliquer cette vision, ce genre littéraire? Pourquoi est-ce aux Etats-Unis qu’à côté d’une littérature académique d’excellente qualité sur l’islam en Europe (Jytte Klausen, John Bowen, Jonathan Laurence, Jocelyne Cesari, etc.), on trouve tant d’ouvrages sur l’islamisation inéluctable du Vieux continent? On peut avancer trois hypothèses. D’abord, la clé de compréhension géopolitique la plus aisément accessible est celle du choc des civilisations, ou plus précisément celle du choc de l’islam avec les autres civilisations. Ce paradigme rassurant permet d’expliquer aussi bien le terrorisme que les guerres d’Irak et d’Afghanistan que les émeutes urbaines en France ou les troubles au Sud de la Thaïlande. Dans cette vision simplificatrice, l’Europe est perçue (comme au temps de la guerre froide) à la fois comme la mémoire et l’avant-poste de l’Occident, un pion essentiel de l’échiquier qui est en train d’être perdu et qui, une fois de plus, n’est pas à la hauteur de l’enjeu (c’est là que reviennent les clichés habituels énumérés plus haut, ceux de la guerre froide). A l’Amérique de pallier à ses déficiences, en commençant par les dénoncer – ce que seuls des Américains peuvent faire, les Européens étant déjà “sous influence”. Deuxième hypothèse: cette littérature reflète sans doute des préoccupations intérieures. On a presque l’impression que ces auteurs américains laissent libre cours à leur désir de retrouver une pureté de population originelle, non corrompue par l’immigration, dès qu’il s’agit de l’Europe, car les interdits sont moins puissants que lorsqu’il s’agit des Etats-Unis. Dernière hypothèse, tout à l’inverse: peut-être existe-t-il une vision “musée” de l’Europe qui ne devrait pas se mélanger au monde musulman, une vision presque touristique qui accepte le melting pot pour l’Amérique mais le refuse pour le Vieux Continent. La description horrifiée, dans le livre de Caldwell, d’une promenade au nord de la piazza della Repubblica à Turin, depuis un paysage urbain qui n’a pas bougé depuis Rome, où subsistent encore les murs pour repousser les barbares (sic) jusqu’à “l’un des pires bas-quartiers maghrébins d’Europe” (p. 34) donne cette impression de nostalgie. 

En tout cas, débattre en Europe des thèses de Christopher Caldwell et des autres auteurs de ce genre littéraire va être difficile, car dans leur vision, le déni de réalité de la part des élites européennes fait partie du problème. Dès lors, pointer que le tableau est incomplet, que la situation est loin d’être aussi simple et sombre que dans le livre, et que la thèse de l’islamisation de l’Europe repose sur des bases erronées et culturalistes, invite des accusations de naïveté, de “voir les choses en rose” – et revient, de façon perverse, à valider la thèse de l’auteur. Comme si l’on ne pouvait pas être pleinement conscient des défis bien réels que posent l’immigration et l’islam sans verser dans le catastrophisme et l’hyperbole.

Or, il est important de réagir à ce livre, car s’il présente une image fausse des musulmans européens et des sociétés européennes, en particulier de la situation française, il n’en a pas moins le pouvoir d’infléchir de façon significative les perceptions américaines — et européennes — dans un sens néfaste. Il diffuse un message et des présupposés qui sont la négation même du travail lent et difficile qui s’accomplit en Europe, particulièrement en France: l’intégration de citoyens français musulmans, possédant la liberté de culte et les moyens de l’exercer tout en embrassant pleinement les lois et les principes de la République. C’est cette vision que, sur le plan des principes, Caldwell dépeint comme impossible. En cela, il se retrouve finalement dans le même camp que les islamistes, ses ennemis, aux yeux