Op-Ed

Néoconservateurs américains : Le Monde fait du néo-n’importe quoi

Justin Vaïsse

Je n’aime pas jouer à l’universitaire pointilleux qui recense une à une les erreurs des journalistes dans son domaine de spécialité. D’abord parce que la plupart de ces erreurs ne prêtent pas vraiment à conséquence. Ensuite parce que moi aussi je fais sûrement des erreurs, mais planquées dans des revues spécialisées. Enfin parce que c’est la trêve des confiseurs.

Mais à un moment, “faut arrêter, les gars” comme dit un bon ami, et les journalistes ont tout de même un devoir d’exactitude, surtout quand les sources d’information sont largement disponibles. Après tout, la formule veut qu’ils écrivent la première version de l’histoire, alors ça ne peut pas laisser les historiens indifférents.

“Un échec intellectuel” publié dans le Monde. En effet…

J’avais tiqué une première fois lors de la parution d’un article du Monde intitulé “L’échec intellectuel du néoconservatisme” le 23 novembre 2008 (reproduit sur ce blog).

L’article n’était pas inintéressant, il était même important. Il reprenait de nombreuses analyses, notamment de David Brooks et Mark Lilla, diagnostiquant la sclérose du parti républicain qui se referme sur son aile la plus populiste.

A force de stigmatiser les “intellectuels libéraux du Nord-Est” et les “médias élitistes”, et de glorifier Joe le plombier, “Joe Sixpack” [l’Américain moyen, ndlr], et Sarah Palin, les républicains ont jeté le bébé (l’importance d’une force de frappe intellectuelle) avec l’eau du bain (“les élites éduquées”).

Seulement, il s’agit bien là de “l’échec intellectuel du parti républicain”, et pas des conservateurs, et encore moins des néoconservateurs… On pourrait bien sûr évoquer un “échec intellectuel du conservatisme” (qui n’a pas su s’adapter aux temps nouveaux, ce que suggère l’article sans développer), ou un “échec intellectuel du néoconservatisme” (dont la vision du monde aboutit à une impasse, par exemple en Irak), mais c’est un autre article.

Car le plus embêtant, c’est l’absence de distinction entre conservateurs et néoconservateurs. En réalité, non seulement ce n’est pas du tout la même espèce politique, mais ils entretiennent des relations d’amour-haine -et le plus souvent de haine.

Reprenant en la tronquant une phrase de Mark Lilla, l’article qualifie par exemple la National Review de “revue néoconservatrice-phare”, et le Weekly Standard d’héritière intellectuelle de William Buckley, ce qui est un contresens dans les deux cas.

D’ailleurs, à l’exception de Bill Kristol au Weekly Standard, ceux qui, à droite, ont été les plus nombreux à attaquer la nomination de Sarah Palin pour incompétence et populisme ont été les néoconservateurs (Charles Krauthammer, Ken Adelman, David Brooks, Max Boot, David Frum, et les autres), donc on ne voit pas bien pourquoi leur attribuer cet échec.

Tu pinailles, tu pinailles…

Mais me direz-vous: est-ce bien grave? Faut-il vraiment s’embêter à faire la différence entre deux familles idéologiques qui ont l’air d’être blanc bonnet et bonnet blanc?

Ma réponse: oui, il faut. C’est comme si, vu de loin, on vous disait que les gaullistes c’est pareil que les libéraux d’Alain Madelin et, allez, pour faire bonne mesure, que l’orléanisme pro-européen démocrate-chrétien façon Bidault-VGE-Bayrou. Kif-kif.

Or, transposé aux Etats-Unis, ça donne par exemple la différence entre la guerre et pas la guerre. De nombreux conservateurs se sont opposés à la guerre en Irak, même si beaucoup se sont crus obligés de la soutenir puisque l’administration Bush l’avait décidée, tandis que tous les néoconservateurs l’ont activement promue. (Cette guerre entre différentes familles de la droite au sujet de l’Irak est l’objet de “The Right War”, un recueil passionnant.)

Je pourrais développer, mais à titre d’illustration, regardez juste cette couverture de l’American Conservative daté du 12 janvier 2009 consacrée aux Neocons (et ce n’est pas un retournement de veste: cette famille de conservateurs a toujours tiré à boulets rouges sur les Neocons).

Mais, m’objecterez-vous encore, tu dis ça parce que tu viens de publier un livre sur le sujet (avec son site compagnon), donc tu es familier de ces trucs-là, mais les journalistes ne connaissent pas forcément ces subtilités et de ton bouquin, ils s’en tamponnent le coquillard.

Les journalistes du Monde ne lisent pas leur journal?

Sauf que, encore une fois, c’est peut-être un peu compliqué, mais c’est une distinction très importante pour comprendre la politique étrangère américaine. Si vous confondez Henry Kissinger [secrétaire d’Etat de Nixon et de Ford, ndlr] et Bill Kristol [l’un des fondateurs du mouvement néo-conservateur, ndlr], Colin Powell [secrétaire d’Etat de George W Bush, ndlr] et Robert Kagan [chef de file des néo-conservateurs, ndlr], vous ne comprendrez rien au film.

Et non seulement il y a des sources de base sur le sujet, pas forcément géniales mais qui donnent le B.A.-ba, mais il y a surtout un quotidien du soir de référence qui a fait un compte-rendu très subtil et informatif de mon livre fin octobre 2008, et un directeur de la rédaction du même canard qui a co-écrit avec son directeur des relations internationales “L’Amérique messianique, Les guerres des néo-conservateurs”, un très bon ouvrage sur le néoconservatisme (mais achetez plutôt le mien quand même).

Les journalistes du Monde n’ont qu’à se donner le mal de lire les journalistes du Monde, pétard, c’est quand même pas trop demander pour un quotidien de référence! Et il n’y a pas de relecture interne des papiers des collègues, au Monde?

Non, “Le Choc des civilisations” n’est pas un texte néoconservateur!

Si jusque là je n’avais pas pris la plume, c’est que bon, tout le monde peut se tromper, et tout cela n’est pas bien grave. Mais le même journaliste a récidivé dans Le Monde avec la nécrologie de Sam Huntington, dont “Le Choc des civilisations”, nous informe-t-il, est “tenu pour être l’un des textes fondateurs de l’idéologie néoconservatrice.”

Là, on plonge la tête la première dans le grand n’importe quoi. Et le problème, c’est que comme il s’agit du Monde, que l’article va rester en ligne, qu’il va être repris, pleins de gens vont gober cette bourde, la répéter et la reproduire.

Reprenons: sans entrer dans les subtilités, les néoconservateurs ne sont pas des culturalistes comme le sont beaucoup de conservateurs, ce sont des universalistes, c’est leur côté gaucho et jacobin.

Pour eux, ce n’est pas la culture ou la religion qui compte, mais le type de régime politique, et le monde est divisé en deux camps, les démocraties et les tyrannies (voir le dernier livre de Robert Kagan, “The Return of History and the End of Dreams”, qui reprend ce point).

A leurs yeux, l’Amérique est ainsi bien plus proche de la Turquie démocratique ou du Japon que d’un pays occidental qui serait tyrannique (bon, je n’en ai pas sous la main, mais vous voyez l’idée).

Bref, non seulement faire du “Choc des civilisations” un texte “fondateur” du néoconservatisme est un anachronisme flagrant (le néoconservatisme existe depuis la fin des années 60), mais c’est un contresens politique et idéologique complet. C’est au contraire en s’appuyant en partie sur les théories d’Huntington que des conservateurs à la Pat Buchanan ont pu combattre l’intervention en Irak promue par les Neocons, sur le thème: la démocratie n’est pas pour les Arabes (/les musulmans), qu’allons-nous faire dans cette galère?

Le Monde est en bonne compagnie: les raisons du n’importe quoi

Ne croyez pas que je m’acharne sur ce journaliste du Monde. D’abord, comme je l’ai dit, Le Monde a parfois fait un travail de pionnier sur ce sujet. Ensuite, d’autres journaux ont fait des erreurs similaires, comme Le Figaro.

D’inombrables hommes politiques adorent parler des “néoconservateurs”, sans savoir le moins du monde de quoi ils parlent. J’avais déjà, en mai 2007, attaqué dans ces colonnes (hé oui je suis un vieux de la vieille, j’habite au tout début de la Rue89, au n°41, si c’est pas la classe, ça) le pamphlet d’Eric Besson, intitulé “L’inquiétante ‘rupture tranquille’ de Monsieur Sarkozy”.

Ce texte socialiste accomplit l’exploit d’être à la fois plein de relents maurassiens (Sarkozy comme étranger), islamophobe et antiaméricain. Et il utilise le néoconservatisme pour inquiéter: Sarkozy est un néoconservateur! Ouh là là, je ne sais pas trop ce que c’est, mais ça fait peur.

Blague à part, je crois que le néoconservatisme, en tant que concept, est victime de trois phénomènes. D’abord, son nom, ou plus exactement le préfixe de ce dernier. Comme je le disais dans une interview à un site sur les théories du complots, le préfixe “néo”, est une invitation aux fantasmes. Le “néo” sent le soufre: néo-nazi, néo-fondamentaliste, etc.

D’ailleurs, c’est plus mystérieux, plus séduisant, plus excitant -et ça fait aussi plus savant- de parler des “néoconservateurs” que des “conservateurs”… même si en fait on veut effectivement parler des conservateurs. Mais avec “néo”, on a le frisson de l’interdit, du sulfureux, de l’idéologique.

Les deux autres raisons sont d’une part le lien entre le pouvoir des idées et la guerre (ça fascine toujours), et d’autre part la complexité même du néoconservatisme.

Quelques repères pour mieux distinguer néo et anciens “cons”

Ben justement, donc au bout du compte, c’est quoi le néoconservatisme?

Ah, mais pour ça il faut acheter mon bouquin, y’en a même d’occase sur Amazon (des cadeaux de Noël rejetés?), et il ne fait que 288 pages.

Bon, je vous entends déjà râler, alors je veux bien donner quelques raccourcis -mais je vais pas me relancer dans une longue explication, j’en ai assez écrit pour cette année et le réveillon m’attend, je promets pour plus tard, s’il y a de la demande- un post du Justin Blog détaillé sur la différence entre conservateurs et néoconservateurs, car c’est un sujet important et intéressant.

Pour un aperçu historique simple, vous pouvez commencer par cet article de la revue L’Histoire que j’ai écrit en 2004, continuer par un bilan du “moment néoconservateur” de 2002 à 2005 dans “L’hiver du néoconservatisme”, et éventuellement mettre tout cela à jour avec cette interview récente déjà mentionnée, notamment sur le lien avec la guerre en Irak.

Si vous vous intéressez aux relations transatlantiques, voyez aussi “Les néoconservateurs américains et l’Europe: sous le signe de Munich” (2004). Si vous voulez d’autres points de vue par d’autres observateurs, en anglais, je recommanderais “A Tragedy of Errors” de Michael Lind, ou encore “The Pleasures of Reaction” du susmentionné Mark Lilla.

Enfin, personne ne parle mieux du néoconservatisme que les néoconservateurs: lire notamment “The Past, Present, and Future of Neoconservatism” par Joshua Muravchik, ou encore “After Neoconservatism” de Francis Fukuyama, un néocon repenti. Et joyeuse année 2009!

>> Rectifié le 1/1 à 15h19. Colin Powell était secrétaire d’Etat de George W. Bush, et non de son père. Nos excuses à Justin (qui n’est pour rien dans cette erreur) et aux riverains.

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