Op-Ed

Le phénomène Obama

Justin Vaïsse

Fin 2007, la course à l’investiture démocrate paraissait jouée : Hillary Clinton devançait Barack Obama dans les sondages de façon décisive, avec un écart régulier de 20 à 30 points. Depuis le 3 janvier et les caucus de l’Iowa marqués par une victoire surprise du sénateur de l’Illinois et la décevante troisième place de la sénatrice de New York, le premier a connu une percée rapide, qui le place à présent en tête de la course, tant dans les sondages qu’en nombre de délégués.

Plus on observe le phénomène Obama, plus les facteurs politiques rationnels paraissent incapables de l’expliquer. Son programme ne diffère que très peu de celui d’Hillary Clinton. Beaucoup d’observateurs créditent cette dernière d’un meilleur plan de couverture maladie universelle et d’une plus grande expérience politique. Certes, Obama possède des qualités personnelles hors du commun – intelligence, charisme, éloquence – et il semble hypnotiser les foules qui se pressent à ses meetings.

Mais, pour expliquer cet engouement, il faut avoir recours à d’autres hypothèses qui, pour ne rien simplifier, sont contradictoires. La première repose sur la capacité d’Obama à étancher, mieux qu’Hillary Clinton, la soif de changement après les années d’administration Bush. Sa supériorité dans ce domaine se joue moins sur le plan politique que sur le plan personnel : son âge, son histoire personnelle et son origine ethnique constituent ici ses atouts maîtres pour incarner le changement – voire la rédemption.

Hillary Clinton symbolise les années 1990, une décennie dominée par les mandats de son mari, par la grande violence des attaques de la droite républicaine contre les deux époux, et plus généralement par les guerres culturelles autour des questions posées par les bouleversements des années 1960 (libération sexuelle, féminisme, place des minorités et discrimination positive, patriotisme, etc.). En ce sens, elle demeure dans le monde de George W. Bush comme l’autre plateau de la balance. Barack Obama, par son âge et son invitation à dépasser les vieux clivages, offre la possibilité de transcender ces questions. “Adieu à tout cela”, résume le commentateur Andrew Sullivan.

CAPITAL MORAL

Mais c’est surtout la page de l’administration Bush qu’Obama permet de tourner autant politiquement que symboliquement. Il règne, chez certains Américains, comme un malaise diffus et parfois inconscient après sept années de “guerre contre la terreur”. L’usage de la torture, les procédures extra-judiciaires et la violation de l’habeas corpus, l’affirmation d’une présidence impériale – tout cela ne ressemble pas à leur Amérique idéale. Barack Obama, lui, s’offre symboliquement comme un agent de rédemption, comme le très religieux et largement inconnu Jimmy Carter s’est offert en 1976 pour restaurer le capital moral de l’Amérique après le Vietnam et le scandale du Watergate.

Sur le plan extérieur, l’administration Bush incarne le nationalisme, l’unilatéralisme et l’arrogance. Obama, né d’un père kényan et ayant vécu en Indonésie dans sa jeunesse, incarne l’internationalisme, le dialogue, le métissage. Pas étonnant qu’il soit le candidat préféré du reste du monde – un signal subliminal qui n’est pas anodin dans l’Amérique de Bush.

C’est sur le plan intérieur que le facteur racial joue le plus. L’administration Bush restera liée aux images des réfugiés noirs pauvres de La Nouvelle-Orléans piégés dans le Superdome après l’ouragan Katrina en 2005. L’élection du premier président noir, à l’inverse, permettrait de renouer avec les moments historiques de l’abolition de l’esclavage et de la lutte pour les droits civiques, de reconstituer instantanément un capital moral dilapidé par l’administration Bush, de changer radicalement le visage que l’Amérique offre au monde. Autant de prouesses symboliques que l’élection de la première femme à la Maison Blanche n’égalerait pas.

En contradiction avec la première hypothèse d’explication du phénomène Obama, la seconde résulte d’un phénomène politique beaucoup plus traditionnel. La relative vacuité des discours d’Obama sur “l’espoir” ou “le changement”, le caractère vague de certains points de son programme, la légèreté de son expérience passée, et même ses absences ou ses abstentions lors de certains votes délicats – autant de faiblesses objectives qu’Hillary Clinton s’épuise à attaquer – constitueraient en réalité ses principaux atouts.

Chacun peut ainsi reconnaître en lui ses propres aspirations, projeter en cet Obama plastique le président qu’il idéalise, l’avenir dont il rêve et surtout l’Amérique qu’il aime. Y compris l’Europe.

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