Op-Ed

Islam et laïcité sont compatibles

Justin Vaïsse and Oliver Roy

Vers la fin des années 1990, l’islam avait de quoi sérieusement inquiéter les Français. Certains groupes musulmans contestaient frontalement les principes républicains, et il n’existait aucun dialogue avec ces groupes. L’affaire du foulard n’était pas encore tranchée. La gestion de l’islam de France était confiée à des puissances étrangères. Il était presque impossible de construire des lieux de culte décents: c’était le temps humiliant de l’islam des caves. C’était aussi, littéralement, le temps du mouton dans la baignoire, lorsque les fidèles n’avaient aucune option légale pour accomplir les rites religieux de la vie (fête de l’Aïd) et de la mort (carrés musulmans dans les cimetières), sans parler de l’offre en imams. De nombreux jeunes musulmans, notamment des convertis, faisaient l’aller-retour des camps terroristes d’Afghanistan. Les musulmans appartenaient encore largement aux lieux de relégation sociale. Pire encore, l’islam apparaissait comme une force étrangère, mystérieuse, portée par une vague internationale.

C’est donc il y a dix ou quinze ans que se présentait le moment logique pour lancer un débat sur la place de l’islam en France et qu’un parti comme l’UMP programme une convention spéciale sur “La laïcité et la place de l’islam dans la République”.

Et pourtant, c’est bien en cette année 2011 qu’aura lieu cette initiative. Comme en 2007 puis en 2009-2010 (identité nationale et burqa), le débat sur l’islam encore une fois relancé vient de l’ignorance, sincère ou calculée, de ce que le débat s’est déjà conclu, et que la question de la compatibilité de l’islam et de la République a été tranchée dans les faits. Les seules inconnues concernent l’ampleur des dégâts qu’il occasionnera pour l’image de la France à l’étranger, et chez ceux qui se demandent pourquoi on vient une fois de plus questionner leur appartenance à la République. La preuve ultime et ironique du caractère dépassé de ce débat, c’est d’ailleurs bien qu’il ne parviendra pas à déconstruire le succès d’intégration dont il met en cause les fondations.

Que s’est-il passé depuis les années 1990 qui rende ce débat si anachronique? D’abord une évolution sociale de fond: le musulman typique n’est plus assimilable à la banlieue et à l’immigration. C’est un Français des classes moyennes, religieux ou non, et dont les normes sociales sont aussi éloignées du fondamentalisme que celles de son voisin non musulman. Mais d’autres développements ont transformé le paysage.

Une étape essentielle fut franchie par Nicolas Sarkozy lors de la mise en place du CFCM en 2003: par son côté symbolique, parce qu’il ouvrait la voie à la résolution de problèmes pratiques concernant le culte, et parce qu’il intégrait de façon réaliste toutes les parties prenantes de l’islam de France, y compris l’UOIF. Il est vrai que le CFCM est resté encalminé du fait de ses divisions, et va mal (comme depuis sa création). Mais des progrès tangibles ont été réalisés dans certaines régions, par exemple par le CRCM de Lyon. Au niveau local, un processus d’ajustement mutuel des mairies et des associations de fidèles ont permis à de nombreuses mosquées de voir le jour. La loi sur le foulard de 2004 a imposé une ligne rouge instantanément observée. L’année suivante, les violences urbaines ont rappelé que les vrais défis étaient d’ordre social, pas religieux. La baisse du nombre d’alertes terroristes et de parcours de radicalisation a par ailleurs fait mentir les scénarios apocalyptiques d’un choc des civilisations interne à la France.

Ce qui choquait naguère relevait des cultures d’origine, lesquelles s’effacent parmi les seconde et troisième générations en faveur d’une relecture purement religieuse de l’islam dans un contexte français. Le multiculturalisme, officiellement rejeté par le Président de la République pour emboîter le pas d’Angela Merkel et David Cameron, n’a jamais existé en France : par contre le multi-confessionalisme est l’expression d’une liberté religieuse inscrite dans la Constitution.

Ceux qui pensent que l’islam est inséparable d’une certaine culture autoritaire et fermée sur elle-même sont donc démentis tous les jours par la façon dont la grande masse des citoyens musulmans vivent leur foi dans le contexte républicain français. Mais ils sont aussi contredits par les manifestants qui défilent dans les rues du Caire, de Tunis et de Sanaa en demandant la démocratie, et seulement la démocratie. Un nouveau débat sur l’islam est d’autant plus mal venu d’ailleurs qu’il est en porte à faux, tout comme la diplomatie française, avec les événements au-delà de la Méditerranée : il risque de sombrer dans le même ridicule. Alors arrêtons le psychodrame sur les défis d’hier et revenons au monde réel, à ce qui vit et bouge.