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Obama, McCain, un juriste et un militaire face aux droits humains

Justin Vaïsse

Si le thème des droits de l’homme en tant que tel n’a pas occupé le devant de la scène dans la campagne présidentielle qui doit s’achever le 4 novembre 2008, il a certainement contribué à nourrir la forte volonté de changement qui s’est exprimée dans les sondages tout au long de l’année. L’impression, largement répandue dans l’électorat, que George W. Bush a gravement compromis l’image de l’Amérique dans le monde et son capital moral avec Guantanamo, la question de la torture et celle des transfèrements extraordinaires, a conduit à un désir de renouveau sur ce plan. Il n’est donc pas étonnant que John McCain, le candidat républicain, ait tout autant promis une rupture avec l’administration Bush que son opposant démocrate Barack Obama.

Mais commençons par la situation à l’intérieur même des Etats-Unis. Aucun des deux candidats n’est en faveur de l’abolition de la peine de mort. Si Barack Obama en a admis la nécessité dans les cas extrêmes, il a également œuvré, lorsqu’il siégeait au Sénat de l’Illinois, à réformer son application dans cet Etat, par exemple en exigeant que les interrogatoires et les aveux soient systématiquement filmés. Il souhaite corriger, au niveau national, un système qu’il juge trop souvent inique. Enfin, sa formation très poussée de juriste et ses quelques années d’enseignement du droit constitutionnel le conduisent à conférer beaucoup d’importance au respect et à l’équité des procédures, au due process of law. John McCain, de son côté, soutient une extension de la peine capitale à des crimes plus nombreux (terrorisme par exemple), et rejette la prise en compte de statistiques ethniques dans les procès d’appel.

Mais il serait erroné de voir McCain comme un républicain conservateur traditionnel. Son expérience formatrice n’est certes pas celle de la faculté de droit, mais c’est celle du code d’honneur militaire. Cela s’observe dans les positions prises sur Guantanamo et la torture. Comme Obama, il est en faveur de la fermeture de la prison de Guantanamo, et lui l’ancien prisonnier de guerre au Vietnam, ayant subi des tortures, s’est également battu contre l’administration Bush et ses collègues républicains pour bannir les “techniques d’interrogatoire musclées” du manuel de l’armée, techniques qu’il a assimilé publiquement à de la torture. Toutefois, son courage sur ce sujet est terni tant par son refus de placer la CIA sous les mêmes règles (il estime que c’est inutile, mais l’expérience a prouvé l’inverse) que par son soutien pour les tribunaux militaires exceptionnels mis en place par l’administration Bush puis par une loi du Congrès. Et en juin 2008, il a fermement critiqué la décision de la Cour suprême d’autoriser les détenus de Guantanamo à contester leur incarcération devant des tribunaux civils.

Barack Obama, de son côté, a salué cette décision comme une restauration de l’Habeas Corpus si important dans la tradition américaine, et condamne à la fois les tribunaux militaires et l’usage de toute “technique d’interrogatoire musclées” sur les terroristes, par quelque agent américain que ce soit. De même, il s’oppose aux transfèrements extraordinaires (“extraordinary renditions”) pratiquées depuis les années Clinton, et qui consistent à “extrader” un suspect vers un tiers pays où il est parfois torturé, ainsi qu’aux “prisons secrètes” de la CIA, qu’il ouvrirait aux inspections de la Croix rouge internationale. John McCain n’a pas condamné de façon claire les transfèrements extraordinaires.

Sur la défense et la promotion des droits de l’homme et de la démocratie dans le monde, les deux candidats se situent dans la tradition morale américaine (comme en témoignent leur déclaration commune de condamnation des massacres au Darfour), sans partager les hyperboles de George W. Bush. Si McCain est plus agressif et plus cinglant contre les dictatures à Cuba, en Birmanie, ou encore contre la Russie, s’il claironne la nécessité de promouvoir la démocratie, Obama insiste davantage sur l’importance, au-delà des élections, du soutien à la société civile, aux institutions, à l’Etat de droit, avec un langage plus modéré. D’un certain point de vue, il gravite davantage autour des droits de l’homme, quand McCain gravite autour de la démocratie.

Pour conclure, on peut estimer que les deux candidats sont plus proches l’un de l’autre qu’ils ne le sont de George W. Bush – et du parti républicain en général. Mais tandis qu’Obama est un juriste qui souhaite restaurer la tradition juridique et morale américaine, McCain est plus sensible à la nécessité d’assurer la sécurité nationale, et il est également plus susceptible d’être influencé par le parti républicain, du moins pendant cette phase de campagne.

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