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Le pari de la défense européenne mérite d'être tenté

Justin Vaisse and Pierre Haski participated in an online debate from April 2 to 6.  See part one of the exchange.

Sarkozy sera complaisant avec les USA
Response to Justin Vaisse, by Pierre Haski

RESPONSE

Cher Pierre, je suis heureux de vous accueillir sur mon blog où le lecteur trouvera déjà toute une série d'opinions contradictoires -car je ne suis pas toujours d'accord avec moi-même. Je souhaiterais d'ailleurs commencer cette réponse en soulignant les points de convergence qui existent entre nous. Un résumé des épisodes précédents est désormais disponible ci-contre à droite.

Les points sur lesquels nous sommes d'accord

D'abord, nous reconnaissons tous deux, me semble-t-il, les limites des étiquettes que l'on peut coller à tel ou tel. Ainsi, le général de Gaulle, "meilleur allié" de la crise de Cuba en 1962, n'est ni celui qui, à son arrivée en 1958, propose à la Grande-Bretagne et aux Etats-Unis un "concert des puissances", un directoire à trois pour diriger l'Alliance atlantique, ni celui du discours de Phnom Penh en 1966, ni celui -à nouveau moins "gaulliste"- de 1968, au moment de la crise en Tchécoslovaquie.

Vous-même évoquez, à juste titre, "celui d'après 1967" pour la question israélo-arabe. Bref, comme je l'indiquais dans mon texte précédent, le pragmatisme est une vertu très gaullienne... et Nicolas Sarkozy est très pragmatique, ici comme ailleurs, au péril de l'incohérence.

Deuxième point d'accord entre nous: en politique internationale -et peut-être plus encore en politique étrangère française?-, les discours, les signaux, les symboles comptent. C'est pour cela que j'ai toujours précisé que la fidélité de Sarkozy au consensus post-De Gaulle s'observait au niveau des faits, pas des paroles. Dans ses discours, Nicolas Sarkozy sonne incontestablement comme un atlantiste, et cela n'est nullement anodin ni sans quelques effets concrets.

Ceci posé, je maintiens mon point de vue sur le gaullisme de Nicolas Sarkozy, car j'adopte la perspective de l'historien: à la fin de son mandat (ou de ses mandats s'il est réélu), et plus encore dans dix ans ou un siècle, ce sont bien plus les actes que les discours qui seront jugés et dont on fera le bilan, dossier par dossier.

Et l'on s'apercevra, si mon jugement actuel est exact, que pour avoir proclamé haut et fort son amitié avec Washington, il n'en est pas moins resté à l'intérieur des paramètres du consensus post-De Gaulle de la Ve République, à savoir la conjugaison de la solidarité atlantique et de l'indépendance vis-à-vis des Etats-Unis, ce qu'Hubert Védrine avait résumé dans cette formule: "Amis, alliés, pas alignés".

Aux sources de la posture "sarkozyenne"

Alors, pourquoi Nicolas Sarkozy proclame-t-il haut et fort son amitié avec l'Amérique? D'abord parce qu'il est sincère: comme Jacques Chirac, et contrairement à De Gaulle (pour des raisons personnelles qui tenaient à ses rapports avec Franklin Roosevelt), il aime ce pays -ce que vous appelez sa "fascination de gamin". Mais soyons sérieux: le but de Nicolas Sarkozy dans la vie n'est pas de faire plaisir à l'Amérique, c'est de laisser sa marque dans l'Histoire comme un grand président français.

De là découlent deux conséquences. D'abord, jusqu'à présent, ses déclarations d'amitié à l'Amérique ne lui ont pour ainsi dire rien coûté sur le plan électoral ou politique. Si une crise internationale survenait, et que sa cote de popularité dans les sondages n'était pas bonne, croyez-vous vraiment qu'il affronterait l'opinion publique française pour faire plaisir à Washington? Croyez-vous qu'il sacrifierait la réforme des retraites pour l'Iran?

Non seulement je ne le crois pas, mais je pense qu'on a déjà eu des signes en ce sens précisément sur ce dossier en août-septembre 2007: discours très martial pour faire réussir la négociation, mais qui se révèle trop dur pour être acceptable par l'opinion, et qui est donc retiré (analyse que j'ai eu l'occasion d'exposer en détail dans ces colonnes, lire "George Bush, Nicolas Sarkozy et le programme nucléaire iranien", point 3).

Deuxième conséquence: sa posture repose sur un autre déterminant, un calcul dont je dois bien reconnaître qu'il est, pour l'instant, payant, mais dont on peut se demander aussi combien de temps il tiendra. En ajoutant le bénéfice situationnel de n'être pas Jacques Chirac à des proclamations hyperboliques d'amitié avec Washington, Nicolas Sarkozy s'est ouvert des marges de manoeuvre importantes non seulement aux Etats-Unis, mais également chez leurs partenaires.

Ainsi, en lieu et place d'une opposition qui n'aurait pas manqué d'être vive sous Chirac, n'a-t-il rencontré que des réserves polies à sa reprise des négociations avec la Syrie ou son inclusion du Hezbollah dans les négociations inter-libanaises. A l'inverse de Chirac, il s'est vu accorder le bénéfice du doute sur toutes ses initiatives contraires aux intérêts américains, comme l'entrée de la Turquie dans l'UE ou sa position sur la levée de l'émbargo sur les armes pour la Chine. Bref, ce que Nicolas Sarkozy a éliminé, c'est le soupçon systématique.

Le grand pari: relancer la politique de défense européenne

Mais là où cette stratégie me paraît la plus judicieuse, c'est sur la question de la défense européenne. Et là, cher Pierre, notre désaccord ne porte plus sur l'interprétation de la politique étrangère française, mais bien sur ses intérêts finaux. J'estime, pour ma part, que c'est dans mon intérêt -et dans ma responsabilité- de Français et d'Européen que de renforcer nos instruments de sécurité communs, et donc d'approfondir l'unité européenne dans ce domaine.

De votre côté, vous ne voyez "plus d'autre ambition [à la défense européenne] que d'être la filiale sur le Vieux Continent de la machine anglo-américaine". Un tel point de vue me semble erroné; c'est, à mon avis, un contresens. On ne se rendra pas plus indépendant des Etats-Unis sans entraîner les autres Européens dans la construction d'une Europe puissance, d'une Europe capable de défendre ses intérêts, ses idéaux et la stabilité mondiale par elle-même, en bonne intelligence avec les Etats-Unis quand c'est possible, sans eux si c'est nécessaire.

Or, une des conditions pour y parvenir, c'est de rassurer les Etats-Unis, pour qu'ils rassurent à leur tour les partenaires européens les plus méfiants de la France, sur le mode "la défense européenne ne remet pas en cause notre alliance". C'est exactement ce qu'a fait Bush jeudi 3 avril au sommet de l'Otan, le jour même où la France et l'Allemagne faisaient bloc pour lui refuser l'octroi du MAP (Membership Action Plan) à la Géorgie et à l'Ukraine...

Et ceci a été acquis par les gestes, largement rhétoriques, de la France en direction des Etats-Unis -rappelons en effet que les 800 soldats que nous allons envoyer ne représentent que... 1,3% des troupes européennes et américaines déployées en Afghanistan. Pour être honnête, on les a largement survendus politiquement, mais c'est la beauté de la chose.

Vous vous plaignez, cher Pierre, de l'absence de "cohérence" de la politique étrangère fançaise actuelle. A vrai dire, je ne connais aucune politique étrangère de grande puissance qui soit cohérente (sauf celle de Bush en 2002-2003: c'est donc loin d'être forcément une qualité!), mais il est vrai que celle de Nicolas Sarkozy ne l'est pas plus qu'une autre.

Il existe pourtant un domaine où un plan d'ensemble fort cohérent se dessine, celui de la défense européenne justement. L'idée est la suivante: rassurer les Etats-Unis, puis nos alliés européens, afin de progresser au cours de la présidence française de l'UE dans le domaine de la défense européenne (croissance des institutions de Bruxelles et notamment de l'Etat-major européen indépendant, Erasmus militaire, capacités en commun, etc.), puis européaniser davantage l'Otan par un retour complet au sein de ses structures à partir 2009.

Bref, il s'agit de préparer dès à présent les bases de la négociation avec l'administration Obama ou l'administration McCain pour cheminer autant qu'il est possible sur la voie d'une Europe plus adulte, plus forte, plus responsable.

Le problème de ce pari, c'est qu'il repose largement sur nos partenaires européens, notamment les Britanniques (qui doivent déjà sauter l'obstacle de la ratification du traité de Lisbonne) et tous ceux qui ne dépensent pas suffisamment pour assurer les tâches entreprises en commun. On ne sait pas s'ils répondront positivement à cet appel pour une Europe-puissance -rappelons que dans un récent sondage de France 24 et du Herald Tribune, 73% des Français se prononcent pour une défense européenne, ainsi que 61% des Italiens, 52% des Espagnols, mais seulement 44% des Allemands et 41% des Britanniques.

En guise de conclusion: sortir du face-à-face entre France et Etats-Unis

Au bout du compte, si l'on rejoint les structures intégrées sans vrai progrès de l'Europe de la défense, et sans renforcement du poids des Européens dans l'Otan, aura-t-on lâché la proie pour l'ombre? Aura-t-on abandonné, comme vous l'écrivez, ce "rôle bien utile que pouvait avoir la France avec cette autonomie, cette indépendance -à bien des égards illusoire mais pas uniquement…"?

Je n'en suis pas sûr. D'une part en raison de ce côté "illusoire" que vous soulignez, et d'autre part en raison du peu d'impact qu'aurait une réintégration sur notre capacité d'articuler une politique indépendante... et d'y associer des partenaires. Bref, je ne sais pas si c'est une bonne idée ou pas, mais ce n'est certainement pas une révolution, encore moins une révolution atlantiste.

Pour conclure cette réponse, je ne saurais trop vous engager, cher Pierre, à prendre l'initiative de poursuivre, avec Rue89, le débat sur le fond, en débattant avec d'autres observateurs de politique étrangère. Comme plusieurs commentaires l'ont fait remarquer, nous nous sommes disputés sur la caractérisation de la diplomatie française actuelle, pas sur ses finalités, et seulement indirectement sur le fait de savoir si c'est une bonne politique -pour l'Afghanistan, par exemple.

Or, je suis attristé de voir que bien souvent en France l'on ignore ces questions internationales, ou on les réduit à un face-à-face nombriliste avec les Etats-Unis, sans considérer que nous pouvons -et devons- jouer un rôle important pour que ce monde complexe soit un peu plus stable, un peu plus prospère et un peu moins sanglant.

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