La Croix

«Le président américain a dû composer avec les lobbys»

Justin Vaïsse discusses challenges in President Obama's domestic agenda and the governability of the American political system.

Pour Justin Vaïsse, la désunion des élus démocrates contribue fortement aux difficultés du président américain

La Croix : Les difficultés du président Obama peuvent-elles être attribuées au pouvoir des « lobbys » ?

Justin Vaïsse : En partie seulement. Il ne fait aucun doute que l’argent est très présent dans la politique américaine, que les élus passent beaucoup de temps à chercher des moyens de financer leur campagne électorale et que cela les met en partie sous l’influence de ceux qui les financent, particuliers, entreprises ou syndicats. Les lobbyistes sont également présents à Washington dans les couloirs du Congrès pour conseiller et influencer les législateurs, à travers l’expertise spécialisée, les contacts et l’accès fournis à ceux qui rédigent les lois.

LC : Et dans le cas de la réforme de l’assurance-maladie ?

Vaïsse : Barack Obama a dû faire beaucoup de concessions pour obtenir le soutien des groupes d’intérêts puissants de l’industrie pharmaceutique et des compagnies d’assurances. Des lobbys, dont l’American Medical Association, l’industrie pharmaceutique et les compagnies d’assurances, ont successivement tué les précédentes tentatives de réforme, dans les années 1930, en 1947, en 1963 et en 1993 lors de la présidence Clinton. Le président Obama a dû composer avec eux, car c’était la seule façon de parvenir à un accord. Les sénateurs centristes qui détiennent les clés du vote, comme Ben Nelson ou Joe Lieberman, ont été particulièrement ciblés par les lobbys et ont reçu des sommes considérables.

LC : Cela explique-t-il les difficultés du président ?

Vaïsse : Celles-ci s’expliquent surtout par le recours de la minorité à la tactique de la flibuste, par la polarisation politique et par la désunion des parlementaires démocrates. Les sénateurs sont des élus locaux avant d’être des élus partisans. Que vous soyez républicain ou démocrate, quand vous venez de Virginie-Occidentale, l’État le plus dépendant de la production de charbon, vous n’allez pas voter en faveur de la loi « cape and trade » sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre. La Floride et le Texas produisent du pétrole, la Virginie-Occidentale et l’Ohio produisent du charbon : qu’ils soient pour ou contre Obama, leurs élus voteront pour leurs États et non pour leurs partis.

LC : Les États-Unis sont-ils devenus ingouvernables ?

Vaïsse : L’incapacité à produire des décisions, même avec une majorité très substantielle, pose un problème de gouvernance, au moment où le monde est plus multipolaire et où chaque pôle a donc intérêt à pouvoir décider de façon rapide et efficace. C’est d’autant plus vrai que l’on est dans un contexte où le brouillage entre politique intérieure et extérieure est de plus en plus fort. Ne pas faire la réforme de l’assurance santé pèse sur la compétitivité américaine. Toyota avait hésité entre l’Ontario et Detroit pour la localisation de ses usines avant de choisir l’Ontario parce qu’au Canada, elle n’avait pas à payer le système médical ou les retraites.

Autre exemple, il semble hors de question que le Sénat ratifie le traité d’interdiction complète des essais nucléaires (Tice). C’est un vrai problème pour Obama et sa stratégie de lutte contre la prolifération nucléaire. En même temps, le système politique américain permet d’éviter de prendre des décisions hâtives et oblige à la recherche du consensus.

LC : Barack Obama risque-t-il de passer pour un président faible, à l’image de Jimmy Carter ?

Vaïsse : À court terme, il a deux impératifs pour limiter les dégâts aux élections du Congrès en novembre : sauver ce qu’il peut de la réforme de l’assurance-maladie et se concentrer sur l’économie, la seule chose qui intéresse les Américains aujourd’hui. Ensuite, après les élections, s’il garde une majorité, il aura un an pour refaire des grands projets.

Toute la question est de savoir ce qui est dû à son manque de leadership et aux facteurs structurels. Barack Obama est-il un mauvais skippeur ou le système est-il ingouvernable ? Il a certainement fait des erreurs mais j’ai tendance à penser que la nature du Parti démocrate et l’indépendance de certains sénateurs font qu’il avait des contraintes structurelles très importantes.