Le Monde

L'amorce d'un tournant entre Israël et les Etats-Unis

Dans un entretien au Monde.fr, jeudi 28 mai, Justin Vaisse, spécialiste des Etats-Unis, enseignant à John Hopkins University (SAIS) et chercheur à la Brookings Institution, évoque un tournant de grande ampleur dans les relations entre Israël et les Etats-Unis, dont la nature consiste à "changer les conditions mêmes dans lesquelles le dossier israélo-palestinien est négocié.

Q - Après la rencontre le 18 mai dernier entre Benyamin Nétanyahou et Barack Obama à Washington, les divergences entre les deux alliés étaient exposées publiquement (arrêt des colonies, création de deux Etats, dossier iranien, etc.). Peut-on parler d'un tournant dans les relations entre les Etats-Unis et Israël ?

R - « Tout le monde, en Europe notamment, espère un "virage sur l'aile" de la politique américaine, sous la forme de soudaines pressions sur Israël ou d'une ouverture du dialogue avec le Hamas. Cette attente n'est pas réaliste, pour une raison simple. Les conditions d'une négociation se sont tellement dégradées, avec un gouvernement israélien qui ne veut pas entendre parler de négociations et un camp palestinien profondément divisé, qu'on voit mal pourquoi Barack Obama investirait son capital politique en pure perte dans les mêmes recettes que George Bush. S'il y a l'amorce d'un tournant, comme je le pense, c'est un tournant de grande ampleur, du genre de ceux que les passagers ne peuvent pas ressentir d'emblée.

Un tournant qui consiste à changer les conditions mêmes dans lesquelles le dossier israélo-palestinien est négocié, plutôt qu'à reprendre un dialogue bilatéral sur la solution à deux Etats. Puisque ce dialogue conduit à une impasse, et que les acteurs locaux sont incapables de faire la paix entre eux, il faut faire un détour régional qui consiste à la fois à revenir à la dimension "israélo-arabe" du dossier – en offrant à Israël la normalisation diplomatique via la ligue arabe sous leadership saoudien – et à tenter d'apaiser la tension avec l'Iran, qui sert de prétexte à Nétanyahou pour ne rien faire et soutient les groupes palestiniens anti-processus de paix. Des progrès sur ces deux fronts pourraient ensuite permettre, sur le moyen terme, des pressions beaucoup plus efficaces sur les deux camps, qui ne parviendront à rien tout seuls. »

Q - Quelques semaines après cette visite, Washington a demandé à Israël d'arrêter sa politique de colonisation à l'intérieur des territoires palestiniens. Le gouvernement israélien a annoncé la destruction de maisons appartenant à des colons juifs. Jeudi 28 mai, le président Barack Obama reçoit Mahmoud Abbas, le président affaibli de l'Autorité palestinienne. Que va-t-il lui demander de concret en échange de son engagement à faire reculer Israël sur les colonies ?

R - « Pour que l'approche régionale fonctionne, il faut que les régimes arabes soient en mesure de prendre des initiatives, ce qu'ils ne peuvent faire sans quelques gestes tangibles de la part d'Israël. D'où l'insistance sur l'arrêt des colonisations, et un langage très ferme de la Maison Blanche. Comme l'a répété Hillary Clinton hier, le président Obama "veut voir un arrêt de la colonisation – non pas seulement de certaines colonies ou des avant-postes – et pas d'exception pour la 'croissance naturelle' des colonies".

Quant à Mahmoud Abbas, le plus important est que celui-ci retrouve de la crédibilité, et ce n'est évidemment pas en multipliant les échanges avec Washington, ou en répondant à des "demandes" qu'il le fera. C'est plutôt en réaffirmant la position américaine sur les colonisations qu'Obama pourra aider Abbas. »

Q - Il y a consensus entre Américains et Israéliens sur la sécurité d'Israël. Mais jusqu'où sont prêts à aller Américains et Israéliens dans leurs divergences ? Certains commentateurs américains parlent d'une première victoire de Benyamin Nétanyahou après sa visite aux Etats-Unis.

R - « Ce qui se joue entre Obama et Nétanyahou dépasse de très loin une seule rencontre, et tirer des conclusions du dialogue qu'ils ont eu le 18 mai est futile, car aucun des deux n'avait intérêt à un clash. Nétanyahou a joué son joker iranien, consistant à présenter la menace de Téhéran comme un précédent devant être réglé avant de pouvoir discuter de tout autre dossier, mais Obama, tout en faisant le minimum nécessaire sur ce plan, n'a pas laissé l'ordre du jour être détourné, et a posé des jalons pour sa stratégie de long terme – qui inclut le gel de la colonisation, mais aussi de garder des bonnes relations de travail avec Tel-Aviv. »

Q - Dans le dossier iranien justement, sous la pression d'Israël, les Etats-Unis ont accordé publiquement un délai jusqu'à janvier 2010 avant de changer de stratégie à l'égard du régime iranien. Une récente et approfondie étude américaine précisait que le bombardement des sites sensibles iraniens par Israël serait une option très difficile. Comment Washington entend dissuader Israël de recourir aux armes si la diplomatie américaine échoue dans le dossier iranien ?

R - « Je ne suis pas un expert militaire, mais je ne vois pas comment une frappe israélienne serait possible, sur le plan logistique, sans l'assentiment des Etats-Unis, compte tenu de leur maîtrise du ciel irakien et de l'impossibilité pour les bombardiers israéliens de passer ailleurs – tout autre scénario (un accord avec la Turquie ou un pays du Golfe) me semble très difficile à envisager.

De sorte que la question est politique, elle est de savoir si, à un moment donné, l'administration Obama estimera qu'elle ne peut pas se permettre de voir l'Iran franchir une étape décisive dans la course à la bombe, et qu'elle laissera volontairement passer une attaque israélienne. Les chances m'en paraissent très minces, même si une soudaine dégradation des conditions régionales pourrait changer la donne. »

Q - Le président Barack Obama va prononcer, jeudi 4 juin au Caire, un discours très attendu par la communauté internationale. Il devrait en effet s'adresser au monde musulman. Avez-vous une idée du message qu'il va transmettre aux Musulmans ?

R - « Ma position sur le sujet est hétérodoxe. J'ai défendu ici, avec Olivier Roy et quelques autres, l'idée qu'Obama ne devrait pas s'adresser au monde musulman, tout simplement parce que remplacer le "choc des civilisations" par le "dialogue des civilisations" aboutit (tout en inversant la polarité) à valider le schéma de Ben Laden et de tous ceux qui voient l'islam comme une entité cohérente en lutte contre un Occident cohérent. Cela revient, avec les meilleures intentions du monde, à accréditer l'idée qu'il existe en effet des civilisations joliment délimitées, en faisant fi de l'énorme diversité des identités musulmanes et des identités occidentales.

Qu'est-ce qu'un frère musulman vivant au Caire a en commun avec un paysan indonésien, un ingénieur laïque turc, un avocat français qui serait de confession musulmane ? On n'a vraiment pas besoin de voir le cliché sur l'identité musulmane qui dominerait prétendument toutes les autres se renforcer. Nous n'avons pas été entendus, mais je pense que l'administration Obama est, d'une certaine façon, consciente de ce dilemme. Et que le discours sera moins orienté vers le "dialogue des cultures" que vers les questions politiques et géopolitiques – même s'il ne faut pas attendre le fameux "virage" sur le dossier israélo-palestinien évoqué plus haut.

Je pense aussi qu'Obama ne va tomber dans le piège de faire des déclarations fleuries sur la démocratie, ce qui serait, de façon codée, une réaffirmation de la vision de Bush, une attitude de donneur de leçons, et un rétrécissement du monde musulman au monde arabe – alors qu'une majorité de musulmans vivent déjà en démocratie. Mais je ne suis pas dans le secret des dieux et je ne sais pas ce que ce discours contient ! »

Propos recueillis par Franck Gaillard