Le Parisien

Les Américains cherchent à se créer un réseau

Justin Vaisse discusses initiatives taken by the American Embassy in Paris towards the banlieues (or poor neighborhoods) and the Muslim community in an interview with Le Parisien.

Depuis quand les banlieues françaises intéressent-elles les Américains ?

L’intérêt commence vraiment le 11 Septembre. Pour des questions sécuritaires d’abord. Tout citoyen français peut alors se rendre aux Etats-Unis sans visa. Cette absence de contrôle les rend vulnérables face à des éléments radicalisés détenteurs de passeports français. Comme tous les grands pays le font, l’ambassade américaine analyse la société française, y compris en commandant des enquêtes et des sondages. Mais après le 11 Septembre, elle porte une plus grande attention à ces questions. Cela prend encore plus d’ampleur au moment de l’invasion de l’Irak, avec le regain d ’ antiaméricanisme en France. Les Etats-Unis ne veulent plus seulement se protéger de l’arrivée d’éventuels terroristes mais aussi revaloriser leur image. Il s’agit de prévenir toute ambiance dans laquelle le radicalisme musulman pourrait se nourrir.

En s’intéressant aux banlieues, les Américains s’intéressent d’abord à l’islam…

Après le 11 Septembre, certains ont considéré, y compris aux Etats-Unis, que tous les problèmes du monde venaient de l’islam, que ce soit au Moyen-Orient, aux Philippines ou dans les banlieues françaises. C’est en partie le résultat de la théorie du choc des civilisations.

Cet intérêt pour les banlieues et la communauté musulmane concerne-t-il seulement la France ?

Non, pas seulement. En 2001, la Grande-Bretagne se trouve dansune situation bien pire. Le « Londonistan » des années 1990 a laissé une permissivité très grande aux prêches radicaux. Zacarias Moussaoui a été radicalisé en Grande- Bretagne. Par ailleurs, les échanges de renseignements avec les services français sur des personnes suspectées de terrorisme en France ont été très fournis. Au pire de la guerre en Irak, la coopération a continué, dépassant les clivages politiques.

Quel rôle peut jouer l’ambassade des Etats-Unis en France ?

L’ambassade est confrontée au dilemme de toutes les ambassades. Si elle intervient trop, elle risque l’ingérence. Les diplomates peuvent se renseigner au sens très large, comme cette enquête commandée il y a trois ans par le Département d’Etat américain sur l’attitude des musulmans français. Si j’étais l’Amérique, je m’inquiéterais de la même façon des banlieues françaises. Mais j’arriverais aux mêmes conclusions que cette enquête conduite par l’Ifop : le mouvement radical est extraordinairement minoritaire dans l’islam de France. Les musulmans français sont intégrés et affirment leur attachement au pays et à ses institutions. Les vrais problèmes sont sociaux.

Comment expliquer le regain d’intérêt après les émeutes de 2005 ?

Il faut comprendre l’interprétation faussée qu’ont les Américains des émeutes de 2005. Tous les grands journaux ont titré sur les « French Muslims Riots » (les émeutes musulmanes). En France, on sait que l’isolement, le désoeuvrement, le chômage, les rapports jeunes-police sont à l’origine de ces événements, pas la religion ni la culture. Ces gros titres n’ont fait que renforcer un courant de paranoïa qui pense que l’Europe est menacée de subversion par l’islam. Certains milieux conservateurs— minoritaires—estiment que le déclin économique et démographique de l’Europe va de pair avec cette subversion par les musulmans.

Quel intérêt les Américains ont-ils à financer des voyages aux leaders des minorités ?

Il est absurde de penser que ces personnes ont quoi que ce soit à voir avec la CIA. Ces programmes existent depuis des décennies, et la France en a un depuis 1990. Mais depuis quelques années, ils l’ont réorienté en direction des communautés musulmanes d’Europe. Les Américains cherchent à se créer un réseau de gens qui connaissent « la vraie Amérique ». C’est du travail d’influence. Quand est-ce qu’il y a un retour sur investissement ? Impossible à dire. On peut faire voyager quelqu’un sans qu’il ne change aucune de ses idées. C’est un pari qu’une connaissance directe d’un pays en donnera une idée moins caricaturale.