Esprit

Du bon usage d’Obama en politique française

L’élection d’Obama a relancé l’interrogation sur le retard de la France en matière de diversité. Obama élu président dans cette Amérique qu’on nous décrit communautaire voire raciste, mais combien de Français noirs et arabes à l’Assemblée nationale ? Au Sénat ? Et même dans les mairies ? Ou dans les médias ? Une telle comparaison pique au vif, car elle fait jouer la concurrence des deux universalismes, français et américain, et donc l’émulation. Après des décennies d’un paresseux sentiment de supériorité (qu’ils nous ont longtemps donné bonne conscience, ces écrivains noirs américains qui venaient trouver « refuge » à Paris dans les années 1950 !), la France se voit infliger un camouflet, presque une blessure d’amour-propre, tant le fossé entre les idéaux de la République – celui d’égalité notamment – et la réalité est devenu béant, alors qu’il semble se résorber si vite de l’autre côté de l’Atlantique.

Seulement, si cet argument de l’absence d’un Obama français paraît utile dans le champ politique et médiatique, il est aussi plus compliqué qu’il n’y paraît. Les « leçons américaines » ne sont pas nécessairement celles qu’on croit, et le vrai enjeu en France se situe, pour l’essentiel, ailleurs que dans les perceptions collectives, dans le supposé racisme des électeurs (« Obama, oui ; Mamadou, non » comme le résumait Vincent Geisser). C’est ce que révèle une analyse comparative un peu détaillée de la place des minorités en politique des deux côtés de l’Atlantique, et de la victoire d’Obama1.

Deux contextes différents

Commençons par quelques différences historiques entre nos deux nations. D’abord, il y a bien plus de Noirs aux États-Unis qu’en France, et depuis bien plus longtemps. On compte plus de 40 millions de Noirs en Amérique, soit aux alentours de 13-14 % de la population, une proportion qui n’a varié que de quelques points en plus ou en moins depuis la guerre de Sécession (1860-1865). On peut estimer le nombre de Noirs et de métis en France métropolitaine aux alentours de 2 millions d’individus, soit 3,2 % de la population, et ce chiffre a rapidement augmenté au cours des trois dernières décennies2. La proportion de non-citoyens (plus de 20 % d’entre eux), de mineurs et probablement de non-inscrits sur les listes électorales (les Français issus de l’immigration tendent à être sous-inscrits) diminue le poids politique de cette population très diverse3 – pour autant que la couleur de la peau soit un critère déterminant du vote. Aux États-Unis aussi, les Noirs sont proportionnellement moins nombreux à être inscrits sur les listes (61 % contre 71 % en 20064).

Mais il faut évidemment inclure dans la réflexion d’autres groupes, à commencer par les Hispaniques aux États-Unis et les Arabes et Berbères en France, qui sont les plus importantes minorités visibles de chaque pays. Le nombre de « Latinos » en Amérique, en forte augmentation ces dernières décennies, dépasse à présent celui des Noirs, pour atteindre 45 millions, soit 14,5 % de la population (avec un taux d’inscription sur les listes électorales d’un peu plus de la moitié si l’on considère les seuls citoyens, mais de 32 % seulement sur l’ensemble des Hispaniques adultes). En France, on peut estimer la population de résidents arabes et berbères, dont les premières traces de présence significative remontent au début du xxe siècle, mais qui s’est surtout développée dans les années 1960 puis à travers le regroupement familial depuis lors, à près de 4 millions d’individus, soit 6,5 %5.

Au total, en France, une personne sur neuf ou dix appartient à une minorité visible, pour l’essentiel les groupes arabe et berbère, noir ou turc. Aux États-Unis, une personne sur trois est hispanique, noire, ou encore asiatique (4,4 %), et l’Amérique sera majoritairement composée de minorités, autrement dit de non-Blancs, dès 2042, annonce le Bureau du recensement (dès 2023, les minorités seront majoritaires parmi les enfants6).

Qu’en est-il de la représentation politique de ces minorités ? Laissons de côté les nominations dans l’Exécutif, de Condoleezza Rice et Colin Powell côté américain à Rachida Dati et Rama Yade côté français, qui pour être très utiles sur le plan symbolique, relèvent du fait du prince et ne sont pas révélatrices d’évolutions de fond.

En France, la situation est très mauvaise. À l’Assemblée nationale, on compte une seule députée noire, George Pau-Langevin, socialiste de Paris – et encore sa victoire n’était-elle pas acquise d’avance. Bien sûr, si l’on compte les Dom-Tom, on arrive à un total d’environ 17 élus noirs ou métis sur 577 (3 %), mais qui sont généralement des « majorités visibles » dans leur circonscription d’outre-mer. Il ne se trouve aucun député arabe au Palais-Bourbon. En revanche, quatre sénateurs d’origine maghrébine (1,16 %) siègent à la Chambre haute, aux côtés, là encore, des sénateurs noirs ou métis des Dom-Tom. Parmi les centaines de milliers de conseillers municipaux français à élire aux municipales de 2008, calcule le Cran, 7 % étaient issus de minorités visibles dans les villes de plus de 30 000 habitants, et encore moins dans les petites villes. Le PS et l’Ump n’ont présenté comme têtes de liste que 0,05 % de candidats de la diversité, dont Rachida Dati, élue dans le 7e arrondissement parisien, et au final il y aurait une douzaine de maires en 2009, et environ 2 000 conseillers municipaux appartenant à des minorités visibles – une misère7.

Aux États-Unis, la situation est meilleure. Au Congrès, on compte 42 représentants noirs, soit 9,5 %, et 23 représentants hispaniques, soit 5,3 %. Mais au Sénat, la diversité est beaucoup moins grande : il n’y a eu au total que 3 sénateurs noirs élus depuis la lutte pour les droits civiques des années 1960, dont Barack Obama, autrement dit entre 0 et 1 % pour une session donnée. Au terme des élections de 2004 et 2006, trois sénateurs hispaniques siègent à la Chambre haute, soit 3 %. Au niveau municipal, la situation est meilleure : à partir des années 1960, les Noirs américains ont conquis la mairie de nombreuses grandes villes, y compris à majorité blanche.

Car cette situation plus brillante aux États-Unis cache une donnée fondamentale, trop souvent absente des commentaires faits à l’occasion de l’élection de Barack Obama : la plupart des élus noirs aux États-Unis sont issus de circonscriptions à majorité noire. Depuis la lutte pour les droits civiques, lors du redécoupage décennal des zones électorales, certaines circonscriptions sont délibérément « taillées », réservées pour des candidats minoritaires – noirs ou hispaniques. C’est une forme d’affirmative action électorale délibérée qui a permis de créer une classe politique noire et hispanique. Et quand c’est un Blanc qui est élu dans une circonscription à 60 % noire, comme Steve Cohen dans le Tennessee en 2006, il n’est pas autorisé à intégrer le Congressional Black Caucus, le groupe parlementaire rassemblant les élus noirs.

Pour les élections sénatoriales, à l’inverse, les candidats noirs ou hispaniques doivent s’imposer dans des États où leur groupe n’est nulle part majoritaire, et le résultat est aussi piètre qu’en France – alors qu’il existe un personnel politique « minoritaire » étoffé et expérimenté, disponible et volontaire. Bref, la meilleure représentation des minorités visibles est incontestablement liée au vote communautaire et à l’histoire particulière de l’Amérique depuis les conquêtes des années 1960.

En France (métropolitaine), il n’existe pas de concentrations de minorités visibles telles qu’on en voit aux États-Unis, du moins pas à l’échelle d’une ville (ainsi, Washington n’est qu’à 36 % blanche) ou d’une circonscription électorale. Et, de toute façon, il n’existe pas non plus de tradition de vote communautaire, même si on peut relever ici ou là des stratégies clientélistes en direction des minorités ou des « primes à l’identité » minoritaire d’un candidat, de Maubeuge à la Seine-Saint-Denis en passant par Montpellier8. Il n’existe pas plus, d’ailleurs, de « vote juif » que de « vote musulman » ou de « vote noir ». Il n’existe pas non plus, dans notre pays, de discrimination positive, tout simplement parce qu’il n’a pas existé de discrimination négative légale comme le siècle de ségrégation que l’Amérique a connu après plus d’un siècle d’esclavage (la séquence esclavage-colonisation ne s’étant pas observée en métropole).

La France doit-elle en passer
par une phase « communautaire » ?

Faut-il en conclure qu’Obama est l’arbre qui cache la forêt, qu’il est une exception ou – hypothèse mathématiquement absurde – le résultat d’un vote communautaire ? En fait, sa victoire est le fruit de facteurs multiples dont je voudrais relever les trois qui me semblent les plus importants.

D’abord, avant d’être noir ou métis, Barack Obama est un politicien hors du commun, qui rassemble des qualités d’intelligence et d’intuition, de sang-froid et de confiance, mais aussi de charisme que l’interminable campagne de 2007-2008 a amplement démontrées. Un tel précipité de qualités ne se retrouve que chez quelques politiciens à chaque génération – on pense à Kennedy, à Ronald Reagan ou à Bill Clinton. Homme exceptionnel, donc, mais aussi année exceptionnelle. Après huit années de présidence Bush, tout candidat démocrate partait grand favori, et celui qui parvenait le mieux à incarner le changement, comme Obama le fit contre Hillary Clinton dans les primaires, prenait une longueur d’avance. Les jeux n’étaient pas faits, mais c’est le candidat républicain qui se devait d’être exceptionnel pour prétendre l’emporter.

Un candidat excellent et une année particulièrement favorable : cela serait-il suffisant pour porter à l’Élysée un politicien de couleur ? Ma réponse serait oui, mais les conditions d’émergence d’un tel candidat ne semblent pas encore réunies en France, comme nous le verrons plus loin.

Deuxième facteur de la victoire de Barack Obama : son dépassement du débat racial. Obama a gagné non pas en s’appuyant sur les forces accumulées par les Africains-Américains depuis quarante ans, mais en les laissant soigneusement de côté, en évitant de devenir un candidat communautaire, de se « ghettoïser » en quelque sorte. En cela, il a d’abord été aidé par la communauté noire elle-même qui, loin de l’adouber spontanément, s’est longtemps méfiée de ce politicien non issu du « canal historique » (descendant d’esclave et de la lutte pour les droits civiques), le rejetant souvent au profit d’Hillary Clinton dans les primaires. Il a également été aidé dans les médias par son teint clair de métis qui le rend plus acceptable qu’un candidat qui serait plus sombre de peau. La branche maternelle de sa famille, qui est blanche, a d’ailleurs été largement mise en avant dans le matériel audiovisuel de campagne pour contribuer à « rassurer » les électeurs blancs. Obama n’a pas cherché à faire oublier qu’il était noir, mais il l’était suffisamment peu pour que son message de candidat « post-racial », qui transcende le débat, soit efficace.

En France, l’absence de segmentation communautaire de la politique rendrait ces calculs inutiles. Mais à l’inverse, on peut poser la question suivante : le système politique français ne doit-il pas passer par un « moment communautaire », au cours duquel les identités et donc les divisions se renforcent, s’il veut pouvoir dépasser la question minoritaire ? Peut-on être spontanément « post-racial », comme on dit dans le contexte américain ?

À cette question, le troisième facteur de victoire de Barack Obama apporte un élément de réponse. Si un candidat noir a pu être élu dans l’Amérique de 2008, c’est aussi en raison de l’évolution rapide et profonde observée ces dernières décennies et même ces dernières années – évolution des pratiques politiques et des mentalités. On a souligné que la plupart des élus noirs venaient de circonscriptions noires, mais c’est en fait un peu plus compliqué que cela. Surtout, c’est en train de changer.

En effet, quand on observe la situation non plus au niveau national, mais au niveau des cinquante États, on remarque que presque 30 % des 622 députés noirs dans des législatures d’État ont été élus dans des circonscriptions très majoritairement blanches, contre seulement 16 % en 2001 ; même constat pour les mairies de villes « blanches » de plus en plus souvent conquises par des Noirs. Le New York Times rapporte le cas extrême de Melanie Levesque, députée africaine-américaine à la législature du New Hampshire, et dont le district ne compte même pas 1 % de Noirs9. Ce district se trouve tout près du Massachusetts, État où les Noirs représentent environ 7 % de la population… y compris le gouverneur, Deval Patrick, élu en 2006. Et au niveau national, cette évolution commence à se faire sentir : Keith Ellison, un Noir connu pour être le premier représentant musulman au Congrès à Washington, est élu d’une circonscription du Minnesota à plus de 60 % blanche. Au-delà de la communauté noire, relevons aussi les élections récentes de Bobby Jindal, un Américain originaire du sous-continent indien, comme gouverneur républicain de Louisiane, et, dans le même État, de Joseph Cao, un Vietnamien-Américain, comme représentant républicain au Congrès de Washington.

Cette évolution des pratiques et des mentalités, que vient couronner l’élection de Barack Obama – et qui l’explique en partie –, n’aurait pas été possible sans le rattrapage accéléré dont a bénéficié la minorité noire, avec les campagnes d’inscription sur les listes électorales, les circonscriptions réservées qui ont créé une « pompe aspirante » pour politiciens professionnels, et plus généralement la constitution d’une classe moyenne noire très éduquée grâce à l’affirmative action. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’on évoque à présent, simultanément, la fin de l’affirmative action et de la pratique des circonscriptions réservées aux minorités – la première étant accusée de perdre sa justification historique et d’engendrer des injustices sociales vis-à-vis des Blancs défavorisés, la seconde de renforcer le poids des républicains en siphonnant trop d’électeurs minoritaires hors des districts qui seraient, dans le cas contraire, plus disputés. Bref, l’Amérique vit la fin d’un cycle de « rattrapage racial » qu’elle peut à présent dépasser, et c’est probablement Barack Obama qui va, ironie de l’histoire, présider à la fin de ce cycle.

Les verrous français : commencer par les partis politiques

La France doit-elle en passer par un tel cycle de rattrapage volontariste pour avoir, un jour, son Obama ? Faut-il, autrement dit, que le Cran triomphe pour qu’un Obama français s’impose un jour comme candidat « post-Cran », dans un processus hégélien similaire ?

Commençons par remarquer que ce ne sont pas les mentalités qui sont en cause. Ainsi, à l’automne 2008, 80 % des Français déclaraient être prêts à voter pour un candidat noir à la présidentielle (58 % seulement pour un Maghrébin10). Sur le long terme, de multiples sondages montrent la plus grande ouverture des Français aux minorités11, et la France n’est pas plus raciste que l’Amérique qui a élu Barack Obama, mais où l’on trouve de très nombreux électeurs qui ne voteront jamais pour un Noir, et se sont bien gardés de le faire en 2008. Rappelons aussi que la France a connu, dans les années 1940 à 1960, et peut-être même, semble-t-il, dès les années 1930, en raison du fait colonial, la présence d’une élite politique noire et métisse symbolisée notamment par Gaston Monnerville12. Rappelons enfin que si l’on considère d’autres minorités, l’universalisme français n’a pas toujours à rougir de la comparaison américaine. Après tout, il y a eu un seul président catholique dans l’histoire des États-Unis, alors qu’un Américain sur quatre est catholique. Il n’y a toujours pas eu de femme présidente ou vice-présidente, même si l’on est passé tout près d’une candidature avec Hillary Clinton en 2008… un an après la candidature, effective celle-là, de Ségolène Royal. La France a compté de nombreux chefs de l’Exécutif protestants ou juifs, bien avant que les Juifs puissent accéder aux échelons supérieurs de la société aux États-Unis. L’homosexualité déclarée reste rarissime parmi les politiciens américains, alors qu’elle ne fait plus vraiment débat en France.

Alors, qu’est-ce qui bloque vraiment ? Qu’est-ce qui diffère fondamentalement de l’Amérique ? La réponse se trouve dans un épisode trop peu connu de la vie de Barack Obama13. En août 2000, l’actuel président des États-Unis, alors jeune élu au Sénat de l’Illinois, venait de perdre une primaire pour un poste de représentant de son État au Congrès. Il était à court d’argent, mais tenait absolument à se rendre à la Convention démocrate de Los Angeles, celle qui devait sacrer Al Gore. Il s’est acheté un billet d’avion, et a dû persuader l’agence de location de voitures d’accepter sa carte de crédit au plafond de dé­penses largement atteint. Une fois sur place, non seulement il n’était ni délégué, ni super-délégué, et n’avait donc pas d’accès au floor du hall principal, mais il n’a même pas pu accéder à la réception du parti démocrate de l’Illinois. Il a finalement regardé l’investiture sur les écrans de télévision du centre de conférence. Quatre ans plus tard, à la Convention de Boston de 2004, celui qui allait être élu sénateur de l’Illinois en novembre a prononcé le keynote speech pour l’investiture du candidat John Kerry – un grand honneur qui l’a propulsé sur la scène nationale. Mais s’il avait eu son billet d’avion payé par la chaîne Nbc à l’aller, il a dû acheter lui-même un billet en classe économique pour rentrer, tout seul, à Chicago. Quatre ans plus tard, en 2008, c’est dans un Boeing 757 siglé à son nom qu’il est arrivé à la Convention démocrate de Denver pour recevoir l’investiture officielle de son parti14.

Voilà ce qui est inimaginable en France, pour un Noir comme pour un Blanc ou pour une femme : que celui qui remporte les élections présidentielles soit inconnu huit ans plus tôt – et en fait quatre ans plus tôt, jusqu’en 2004. Il ne s’agit pas d’idéaliser la fluidité du système politique américain, où les dynasties abondent, mais il existe une vraie différence d’accès aux responsabilités politiques. Cette différence tient notamment à la structure fédérale des États-Unis, et à son corollaire, la faiblesse des partis politiques, qui peuvent faire l’objet de stratégies de conquête, ou de contournement, par des entrepreneurs en politique. En France, tout passe par les partis politiques et le placement dans, et par, les appareils de ces partis, dont dépend l’évolution de chacun le long d’un cursus honorum ardu. Et dans cette lutte, les apprentis politiciens combattent à armes inégales : si les minorités visibles et les femmes sont si peu nombreuses, c’est que le capital social – y compris le passage par les grandes écoles – et la cooptation restent des facteurs essentiels de progression.

On voit donc bien les deux leçons à tirer de l’élection d’Obama pour la France. Si l’on veut favoriser l’émergence de candidats minoritaires de talent éligibles dans les prochaines années, il faut à la fois améliorer l’accès des jeunes issus de « minorités visibles » aux grandes écoles, ce qu’a fait Sciences Po depuis 2001 notamment, et surtout ouvrir, de façon volontariste, le système politique français. Pour cela, les recommandations de type « Cran », en faveur d’une promotion active de la diversité, qu’on l’appelle « discrimination positive » ou non, paraissent nécessaires. S’il n’est pas besoin d’en passer, comme en Amérique, par une phase communautaire, on ne peut sans doute pas faire l’économie d’une action volontariste, au niveau des états-majors de partis politiques (nationaux, régionaux et locaux), pour promouvoir la diversité. Les « vieux éléphants » de tout poil et les notables locaux, même les mieux intentionnés, ne feront pas naturellement de la place à de nouveaux entrants sans capital social et politique de départ : il faut les y inciter. Il faut enfin travailler à améliorer la respiration du système politique français pour favoriser le renouvellement plus rapide de ses élites : le non-cumul des mandats constitue ici un point de départ évident. C’est à ces conditions que le fameux Obama français pourra émerger dans dix ans – et non dans trente ou quarante – et que la France pourra revenir dans la course à l’universalisme concret.

Justin Vaïsse

* Historien, il a publié, avec Jonathan Laurence, Intégrer l’islam. La France et ses musulmans, enjeux et réussites, trad. de l’anglais (États-Unis) par Jean-Marc Dreyfus, préface d’Olivier Roy, Paris, Odile Jacob, 2007 et Histoire du néoconservatisme aux États-Unis, Paris, Odile Jacob, 2008.

1. Je remercie Manuel Lafont Rapnouil pour ses critiques et suggestions.

2. Compte tenu de l’absence de statistiques officielles, une note méthodologique est ici nécessaire pour préciser l’origine de cette estimation. Dans le sondage qui fait référence, « Baromètre des discriminations à l’encontre des populations noires », réalisé par la Tns-Sofres pour le compte du Conseil représentatif des associations noires (Cran) en janvier 2007 (http:// www.lecran.org/userfiles/file/Barocran(310107).pdf), 301 personnes adultes sur 12 500 (en treize enquêtes dédiées en métropole) se disent noires et « métisses de Noir », soit 2,4 %. Rapporté à une population adulte de 47 millions de résidents en France métropolitaine, ce ratio donne 1,128 million d’adultes noirs et métis. Rapporté à une population totale de 62 millions d’habitants hors Dom, ce ratio donne 1,488 million. Mais cette dernière opération suppose de considérer la proportion de Noirs et de métis comme équivalente parmi les adultes et parmi les moins de 18 ans – chez qui elle est supérieure. Par ailleurs, une sous-déclaration est probable (le refus de répondre était de 0,3 %, mais on peut imaginer qu’une partie de la population noire et métisse, en situation d’illégalité ou de précarité, n’a pas été touchée par les enquêteurs, et que certains sondés qui seraient décrits comme noirs par d’autres refusent de se décrire comme appartenant à une minorité visible). Si l’on estime (arbitrairement) que la sous-représentation des jeunes et la sous-déclaration peuvent être de l’ordre d’un tiers du résultat, soit 500 000 personnes, on arrive aux alentours de 2 millions, soit 3,2 % de la population de France métropolitaine. Si l’on ajoute les Dom, les chiffres changent : on arrive alors, selon la Sofres, à 3,86 % d’une population d’adultes résidents en France de 48,3 millions, soit 1,865 million d’adultes noirs et métis. Rapporté à la population totale, y compris les jeunes, ce ratio donnerait près de 2,5 millions d’individus, et en appliquant la même correction (arbitraire) d’un tiers, 3,3 millions, soit autour de 5 % de Noirs et métis en France métropolitaine et dans les Dom (où ils représenteraient 57 % de la population, soit plus d’un million d’adultes et enfants).

3. Voir Pap Ndiaye, la Condition noire. Essai sur une minorité française, Paris, Calmann-Lévy, 2008.

4. U.S. Census Bureau, “Voting and Registration in the Election of November 2006”, http://www.census.gov/prod/2008pubs/p20-557.pdf

5. Là encore, une note méthodologique est nécessaire. La démographe Michèle Tribalat, qui travaille sur ces questions depuis une vingtaine d’années, estime le nombre de personnes d’origine maghrébine vivant en métropole, sur trois générations, à 3,5 millions en 2005, soit près de 6 % de la population (Michèle Tribalat, « Statistiques : la question des minorités en France », Le Figaro, 18 novembre 2008, http://www.lefigaro.fr/debats/2008/11/25/01005-20081125ARTFIG00001-statistiques-la-question-des-minorites-en-france-.php). Si ses sources sont plus solides que de simples sondages (elle s’appuie sur de vastes échantillons particuliers du recensement qui donnent le lieu de naissance de trois générations), le problème du comptage des immigrants illégaux continue à se poser, et il faut tenir compte de la croissance de cette population, d’où l’approximation (par une opération arbitraire, là encore) à 4 millions. Notons que l’utilisation des chiffres de l’enquête Sofres pour le Cran, dans laquelle 3,41 % des sondés se déclarent Arabes et Berbères (y compris ceux qui se décrivent comme « métis » d’Arabe ou de Berbère), aboutit à une population adulte de 1,6 million, soit 2,11 millions si l’on ajoute les mineurs et, en appliquant la correction très largement arbitraire choisie plus haut (pour compenser le plus grand nombre de jeunes, ceux qui n’ont pas été touchés par le sondage pour des raisons d’illégalité ou de précarité, enfin ceux qui ne s’identifient pas comme « minorité visible » alors que d’autres les verraient ainsi), au final 2,8 millions seulement.

6. Communiqué de presse du Census Bureau, “An Older and More Diverse Nation by Midcentury”, 14 août 2008, http://www.census.gov/Press-Release/www/releases/archives/popula tion/012496.html

7. Catherine Fournier, « Municipales : les chiffres qui contestent la diversité », Vingt minu­tes, 11 mars 2008, et Laure Équy, « En France, les partis se font porter pâles », Libération, 7 no­vembre 2008. Une récente étude commandée par le Haut conseil à l’intégration (Hci) à l’université de Paris I (Jean-François Amadieu) indique que dans les villes de plus de 9 000 habitants, les élus issus de l’immigration ne représentent que 6,68 % du personnel municipal : 1 844 en qualité de conseillers municipaux, 495 en tant qu’adjoints et seulement 4 en tant que maires (les mairies d’arrondissement étant exclues). Ces chiffres médiocres, compte tenu de la surreprésentation des minorités visibles dans les villes de plus de 9 000 habitants, signifient malgré tout une forte progression (3,18 % en 2001). Voir Marie-Christine Tabet, « Diversité : encore peu d’élus », Journal du dimanche, 18 janvier 2009.

8. Pour des exemples, et l’analyse du vote musulman, voir J. Laurence, J. Vaïsse, Intégrer l’islam. La France et ses musulmans…, op. cit., chap. 8. Pour l’analyse du vote juif, voir Sylvie Strudel, Votes juifs : itinéraires migratoires, religieux et politiques, Paris, Presses de Sciences-Po, 1996, 373 p.

9. Rachel Swarns, “Quiet Political Shifts as More Blacks are Elected”, New York Times, 14 octobre 2008. Les statistiques proviennent du Joint Center for Political and Economic Studies de Washington.

10. Sondage Journal du dimanche-Ifop, octobre 2008.

11. Voir les sondages annuels de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, http://www.cncdh.fr/rubrique.php3?id_rubrique=27

12. Voir, entre autres, Dominique Chathuant, « L’émergence d’une élite politique noire dans la France du premier xxe siècle ? », Vingtième siècle, no 101, janvier 2009.

13. Jeff Zeleny, “How Obama got to Convention’s Center Stage”, The Seattle Times, 28 août 2008.

14. J. Zeleny, “How Obama got to Convention’s Center Stage”, art. cité.